Patchwork no 6-7

Tirer un fil, c’est prendre le risque de défaire le patchwork amoureusement composé par Anthony Dufraisse,  retourné ainsi en morceaux disparates. Préférer ne pas et simplement céder au plaisir de l’hétérogène, au chatoiement des couleurs, à la variété des pièces assemblées : ici les motifs chinois de Julia Kristeva, texte d’une conférence sur les rapports de l’Occident et de la Chine, plus loin les couleurs oranaises de Goulven Le Brech (tiens, déjà le contraste des notoriétés, des formes et des formats des textes cousus), là les étoffes infiniment diaprées sous la plume voyageuse de Christian Garcin, ailleurs encore les morceaux ajustés pour composer la figure de Zebeida dans le beau récit de Fawsia Assaad… Les matières même sont disparates : essais, récits, méditations, poésie, humeur, humour. Patchwork comme exercice du multiple, du divers, de la liberté d’agencement. On peut aussi parcourir l’assemblage sensible dans son entier pour y repérer des fidélités (Grozdanovitch pour des notes terriblement « vieux jeu » dit-il, Arnaud Viviant pour une nouvelle série de poèmes : verve/verdeur…), y découvrir de compositions nouvelles (les proses en forme de lignes de fuite de Benoît Artige ou Xavier Lapeyroux).

 

 

Cependant, supposons un fil rouge et tirons-le : l’exercice de la littérature appariant auteur et lecteur. Maurice Mourier avec un texte emporté sur le roman, nommément le français, anémié : « le roman est certes une chaussure avachie par l’usage, où n’importe quel pied peut trouver à se fourrer » et qui en appelle à respirer l’air (l’or) du nord ; ricochant sur le précédent Patchwork, Thierry Gillybœuf retrouve la figure fraternelle de Pierre-Autin-Grenier (sa lecture comme « mot de passe, rite initiatique »); Frédéric Arabit filant la métaphore tauromachique «  La littérature, c’est la corne du réel. On est parfois du côté du torero, parfois du côté du taureau » ; « Je me rends compte que je ne sais plus écrire au stylo. Si on me supprime le clavier, je ne suis plus écrivain » : Garcin évoquant juste au-dessus «  l’humiliation permanente » de l’auteur, colporteur morose, de librairie en salons, de son talent. Et puis tout ou presque des réflexions du tennisman Grozdanovitch qui fait des balles contre des raquettes géantes : H. Melville, Wordsworth, Donleavy, Pessoa…

 

Ainsi la revue cousue main en même temps qu’elle multiplie les ailleurs, le lointain, l’écart inscrit le geste (la geste) littéraire – cet ailleurs immédiat – comme son foyer ardent.

 

Et elle boucle provisoirement sa boucle en honorant Michel Chaillou disparu en 2013 et qui fut du numéro 1 de Patchwork : elle publie des hommages (Deguy, Natacha Michel, Patrick Reumaux…) qui lui furent rendus au Père-Lachaise et offre de l’auteur du Sentiment géographique un texte inédit aussi somptueux qu’émouvant : « Je deviens insensiblement un vieil homme, la fleur de l’âge je l’ai depuis longtemps cueillie. Aussi pourquoi espérer contre toute logique d’autres floraisons ? J’écoute pourtant. »

 

Marc Norget