Cahiers de critique génétique

par André Derval
1992, in La Revue des revues no 12-13

Doté d’un format à l’italienne permettant une grande souplesse dans la maquette, ce premier Cahier rapporte deux séries de travaux du Groupe Valéry de l’Institut des Textes et Manuscrits Modernes (I.T.E.M.), notamment sur les brouillons de La jeune Parque. Dans un premier temps, il propose de rendre compte, à partir de sa discipline, d’une autre définition de la littérature « qu’une idéologie moderne (…) a réduite au Texte et à son ordre complexe, sous prétexte de scientificité… ». En contrepoint, cet avant-propos définit le champ de la génétique littéraire : « lire le manuscrit n’est décidément pas chercher prioritairement à comprendre comment, petit à petit, le Texte a pu se constituer à partir de lui mais « envisager (…) les phénomènes élémentaires mi-physiques, mi-psychiques (…) par lesquels cette écriture une première fois s’est donnée à voir et à entendre ».
Les deux « exercices » diffèrent non par leur méthode mais par le corpus qu’ils étudient : Polylogue traite de plusieurs feuillets, pas d’une seule page. Plusieurs paramètres de l’environnement de l’écriture sont ainsi abordés : éléments biographiques, considérations sur la page, ou plutôt sur les différents types de pages et leurs utilisations, sur les rapports du dessin avec les premiers jets d’écriture, la situation spatio-temporelle du « site scriptural », sur les conditions physiologiques de l’écriture – le jeu de la main primant celui de la voix.
Une troisième partie, Entretien sur la critique génétique, animé par les membres de la rédaction, dresse un utile historique de la discipline en Europe. Lentement débarrassés de leur statut d’élément décoratif dans l’appareil critique de l’oeuvre, le manuscrit et son analyse ont été intégrés dans la critique structuraliste et post-structuraliste avant que se constitue la notion d’« avant-texte ». Sont successivement examinées l’influence et la place de Jean Bellemin-Noël, Michel Serres, Julia Kristeva, J.-P. Richard, J.-F. Lyotard et, plus longuement, Maurice Blanchot et Jacques Derrida. Reprenant et amplifiant le manifeste du début du Cahier, les débatteurs soutiennent que la génétique littéraire « doit refuser de prendre en compte les concepts de poétique, de la thématique, de la critique en général ». Meilleure illustration de leur thèse, selon eux, l’objet même des études précédentes, le manuscrit valéryen, qui compte une série de réflexions de l’auteur sur le « bordel des possibilités » que le manuscrit représente.
De cette façon, le propos – étudier l’écriture pour elle-même – est souvent séduisant (car bousculant une foule d’approximations), légitimé par une suite de mises au point méthodologiques et surtout par un démontage très judicieux des effets pervers de l’« établissement du texte » ; on observe cependant rapidement ses limites : pourquoi par exemple faire appel à une source de l’auteur et refuser catégoriquement le texte directement lié au manuscrit – en d’autres mots que faut-il attendre de ce « champ opératoire » isolant les premières manifestations de la production littéraire ?


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