Issue

par Éric Dussert
2002, in La Revue des revues no 31

Avec son goût pour la littérature d’importation, Issue passera aisément pour une sœur cadette et menue de La Main de Singe qui se serait vouée à la défense des littératures « nouvelles » comme la revue de Dominique Poncet s’était consacrée aux lettres européennes, et notamment à l’œuvre magistrale d’Arno Schmidt. La comparaison s’arrête donc là car Issue couvre un champ presque exclusivement anglo-saxon, américain pour tout dire, avec des traductions de Bob Brown (édité autrefois par Marcel Duchamp), Clark Coolidge ou Ben Marcus. Seul Jaroslaw Kozlowski, Polonais, tire à l’Est cette couverture anglo-maniaque – à ceci près que son livre d’artiste Lesson a été publié par la maison Beau Geste Press basée en Angleterre et à Mexico.
C’est à lui qu’appartient le mot « exercises » mis en valeur sur la couverture de cette livraison (« issue ») inaugurale. Le mot convient à merveille à l’ensemble présenté qui, du détournement d’un manuel d’apprentissage de l’anglais à la mise en vers par David Lespiau des légendes photographiques du fameux Weegee, le photographe new-yorkais qui rendit aux faits-divers leur grandeur, convoque des écritures plus ou moins expérimentales.
Témoin, par exemple, « My Reading Machine » de Bob Brown dans lequel l’Américain – « écrivain indépendant » précise-t-on – imaginait en 1930 une machine à lire en s’imposant une réflexion sur la nécessaire évolution des arts du livre. Difficilement compatible avec les critères de lisibilité « statique et invariable » pourrait-on lui rétorquer, son appareillage rêvé rappelle certaines folastries dont la somme d’André Blavier sur Les Fous littéraires compte déjà quelques phénomènes. Après l’avènement de la microfiche et à l’heure du e-book (dont on n’entend plus guère parler) et des campagnes de numérisation, de tels pronostics technologiques prennent un sel incomparable.
Soucieuse des aspects formels et syntaxiques de la littérature, Issue souligne encore comment Brown adaptant sa langue pour la contraindre au régime de sa machinerie écrivit en se passant des vingt-cinq mots les plus usuels de sa langue. On retrouve ce souci d’économie chez la plupart des « expérimentaux », notamment chez Kozlowski, parmi lesquels Ben Marcus fait figure de prolixe. Il offre des « histoires », sortes de poèmes en prose, suivies d’une liste de termes et de leur description. Où l’on retrouve le goût de la fiche, de la taxinomie qui constitue l’un des plus fréquents symptômes des angoisses de l’Homme cherchant à contrôler le monde en contrôlant les mots, être capable de les ranger pour se rassurer.
La poète Nathalie Quintane qui propose une traduction de « K » de Dan Farrell sème donc le trouble en confessant les difficultés de cet exercice dans les apostilles finales décrivant chacun des écrits. Son niveau d’anglais, « approximativement celui d’un élève de troisième dans une classe correcte », explique qu’elle « n’y [ait] décidément rien compris ». D’où les scories d’anglais enchâssées dans sa version française. « The Doubles » de Jena Osman sont quant à eux restés à l’état brut, c’est-à-dire en américain, l’éditeur précisant – sans que l’on comprenne (à notre tour) s’il fait bien assaut d’espièglerie – qu’il est conseillé d’« Y circuler de la même manière que dans un poème, éviter l’incompréhension scolaire, opérer par saut et reconnaissance, approcher l’étrangeté, ne pas craindre de se perdre, relever ce qui revient, explorer ce qui arrive et accueillir les erreurs de lecture comme pistes éventuelles. »
Voilà pourquoi s’il fallait donner un sous-titre à Issue, nous proposerions « Ici on parle anglais » ou bien encore « English spoken ». Et sous cette formule, on imagine qu’Issue peut effectivement ouvrir des pistes de lectures au pays des écrivains formalistes, des bouteurs de syntaxe ou des originaux d’outre-océan en mettant l’accent sur les œuvres en cours ou ignorées jusque-là. Le chantier est ouvert, il est immense. À suivre.


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