ParisLike

par Caroline Hoctan
2012, in La Revue des revues n° 48

En matière de périodiques en général et de revues en particulier, rien n’est jamais gravé dans le marbre ni même, à l’heure de l’Internet, sur le papier : des maquettes aux formats, des délais de publication aux contributions, de l’art à la manière de faire, tout s’élabore toujours par un changement continuel et permanent d’expériences nouvelles, de créations et de disparitions inattendues, d’humeur et de bonheur fluctuants, d’exigences et de qualités plus ou moins variables selon les contingences des projets. Or, récemment, nous avons pu voir apparaître un projet peu conventionnel (tant dans la forme que le fond) et qui offre, avec ses publications rafraîchissantes, son traitement numérique et son approche décalée, voire complètement avant-gardiste si ce mot fait encore sens aujourd’hui, une vision tout à fait pertinente et sérieuse de ce que seront – et devront être – à l’avenir les « revues culturelles » si cette dénomination veut encore signifier quelque chose et si, évidemment, elles souhaitent encore être « lues » comme telles et à part entière. Ainsi ParisLike, que l’on ne peut s’empêcher de présenter comme étant « sans pitié ni sucre ajouté » – pour reprendre à son fondateur, Alessandro Mercuri, le sous-titre de son premier livre*– apparaît comme un véritable ovni dans le paysage des revues actuelles : certes numérique (sublime site Internet à la navigation souple et à la ligne esthétique – grâce à la directrice artistique, Haijun Park – tout à la fois minimaliste et sophistiquée), ParisLike propose des contenus sous la forme de documentaires vidéos, d’entretiens et de textes critiques… en version bilingue français-anglais ! Mais, de quoi ParisLike est-elle véritablement le nom ? Dans la déclaration d’intention de la revue ou ce qui en fait office, nous découvrons que Paris serait autre tout comme la célèbre « Lettre du voyant » nous avait prévenu d’une telle évidence nous concernant (« je est un autre »). Paris serait gabonaise, suédoise, ukrainienne, russe mais, en fait, elle serait surtout américaine… ! : « La Ville lumière irrigue plus particulièrement les États-Unis. On ne compte pas moins de 22 cités baptisées Paris, du Dakota à l’Indiana, du Texas au Tennessee. Contrairement aux idées reçues, il n’y a pas plus parisien qu’un Américain ». Un lien sur lequel on clique en bas de la page, nous propose d’ailleurs un exemple – extrait du deuxième livre d’Alessandro Mercuri**– illustrant cette information tout aussi ubuesque qu’incontestable : « Sans surprise mais sous hypnose, le plus célèbre monument parisien est la tour Eiffel. Haute de 18 mètres, la tour est le symbole de Paris, petite ville cherokee de l’ancienne Nouvelle-France des États-Unis, aujourd’hui dans l’état du Tennessee ». La cause ? La Terre s’arrondissant toujours plus, de nouvelles villes nommées Paris apparaîtraient davantage à sa surface ! Finalement, rien de surprenant avec tout ce qui se passe de nos jours… Mais là où l’on commence à en avoir pour son argent – malgré la gratuité complète de la revue – c’est à la lecture des articles ou au visionnage des vidéos qui irriguent les rubriques – « Addicts », « Snoopy », « Kiss me Deadly », « Orange Peel », « Invaders » et « Happenings » – dont les intitulés laissent présager que la surprise est, dans cette revue, toujours une certitude. Ces rubriques présentent ainsi de véritables petites pépites vidéos – étonnantes, instructives et tout à fait vraisemblables ! – de l’artiste plasticienne Anita Molinero, du créateur de chaussures Raphaël Young, du platiniste et plasticien eRikm, du pianiste Michel Maurer, du politologue Pascal Perrineau, du cinéaste Luc Moullet, du neurobiologiste Yehzekel Ben-Ari ou encore de l’anthropologue et philosophe Bruno Latour. Dans ces rubriques, on trouvera également deux vidéos d’un genre différent – insolites et moins vraisemblables ! La première est une performance de Gaspard Delanoë, fondateur et président du PFT (Parti Faire un Tour / Pffft) dont la liste qu’il a présentée en 2008 aux municipales à Paris a obtenu 3,31% des voix, devançant notamment les listes du FN, de la Gauche Alternative et du PT (Parti des Travailleurs). Ici, Gaspard Delanoë, tout fraîchement élu Président de la République française, prononce son discours d’investiture en anglais sous-titré en français depuis… l’Élysée… Décalage assuré ! La deuxième vidéo est un entretien filmé avec François Michaud, commissaire de l’exposition « Any Ever » au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris, dans laquelle sont insérés des extraits de vidéos – époustouflants – des vidéastes et artistes plasticiens Ryan Trecartin et Lizzie Fitch. Malgré l’avertissement de quelques lignes signalant une « hystérie cartoonesque garantie » et après plusieurs visionnages (afin d’être bien certains d’avoir vu ce qu’on a vu et entendu ce qu’on a entendu), cet entretien et ces extraits nous laissent étourdis, pantois, scotchés, bref… sans voix. Avec ce documentaire d’une extrême virtuosité (du son, du choix des extraits, des plans tournés, du montage dynamique, du sous-titrage, de la bande sonore, etc.), on comprend très vite que ParisLike n’est pas n’importe quel projet qui va n’importe où de n’importe quelle façon mais bien une revue web d’une immense ambition, d’une immense curiosité et d’un talent extraordinaire mis au service d’une véritable culture anticonformiste et émancipatrice. La vérification en est faite d’ailleurs avec la dernière rubrique « Happening » qui, sous la forme d’un blog, propose essentiellement du contenu rédactionnel. On y trouve toutes sortes d’articles captivants dont un, en particulier, retient notre attention. Intitulé « Un mythe aux mains d’argile », il s’agit d’un entretien-fleuve avec le sinologue, traducteur, essayiste et directeur de recherche au CNRS, Jean Lévi, sur l’armée enterrée de Lingtong, classée sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO. Personne n’en a encore pris toute la mesure mais si un seul article publié en revue devait être retenu comme « historique » en 2012, ce serait incontestablement celui-ci. En effet, Jean Lévi y expose et argumente une thèse – à peine croyable mais si formidablement vraisemblable – que l’on imaginerait pourtant davantage concoctée par un de ces théoriciens du complot si ce n’était lui-même qui affirmait ainsi que « les gigantesques statues de terre cuite entreposées dans des fosses entourant le tertre funéraire du Premier empereur sont des faux »… Où comment une telle revue, l’air de rien, parvient à poursuivre la réflexion de Guy Debord sur l’état de nos sociétés (« le vrai est un moment du faux »), réactualisant brillamment les conclusions saisissantes de Gunther Anders dans L’Obsolescence de l’homme (1956) : « Mentir devient superflu quand le mensonge est devenu vrai ». Bonne lecture !

*Kafka-Cola, Sans pitié ni sucre ajouté, Paris : Léo Scheer, 2008. Alessandro Mercuri est l’un des invités de la plateforme éditoriale D-Fiction où il s’entretient sur ses ouvrages et son parcours d’écrivain et de réalisateur : http://d-fiction.fr/category/invites/alessandro-mercuri
**Peeping Tom, Paris : Léo Scheer, 2011.

La Revue des revues
no 48

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