« Libres Propos

Éloge de la revue

À chaque fois qu’on vous demandera « Pourquoi une revue ? », « À quoi ça sert une revue ? », « C’est quoi une revue ? », n’hésitez pas à puiser dans ce petit florilège – qui ne fait que commencer – de citations grappillées ici et là chez les meilleurs auteurs. On se sent moins seul si bien entouré et les revues moins seules aussi d’être aussi justement dites.

DemiEtagere

« […] Si du moins, repoussés par les éditeurs, les jeunes écrivains pouvaient se manifester dans les revues… Mais les grandes revues ont les mêmes soucis que les éditeurs : il leur faut ménager le public, le disputer aux hebdomadaires et aux “digests”. Et l’époque est loin, où l’on voyait chaque mois surgir une revue nouvelle, avec la fraîcheur de son titre et l’aplomb de ses manifestes. Quel dommage ! Rien ne peut remplacer les jeunes revues. À chacune d’elles, on sent bien que tout recommence […] » Lire la suite en pdf : Arland revues

Marcel Arland, Moments littéraires, « Chronique libre », La Gazette de Lausanne, 26 septembre 1950.

 

« Heureusement, la nature humaine est encore capable d’enthousiasmes, peut-être clopin-clopant mais sincères, d’illusions brèves mais vivifiantes. Il est un mur des lamentations qui dans la ville témoigne de ce dynamisme : c’est le rayon que nous trouvons dans les librairies les mieux fournies, comme la Feltrinelli de via Orlando, où défilent les milliers de revues qui sont éditées chaque mois en Italie. Iles-Lodoli Rien à voir avec les publications coûteuses et séduisantes vendues en kiosque : il s’agit de feuilles à demi clandestines, produites avec la fièvre de qui écrit et possède la foi, des fascicules qui durent trois ans ou le temps d’une saison, qui s’interrompent puis reprennent, mais ne rendent pas les armes. Elles retombent sur le présentoir un peu comme des fleurs en train de se faner, on en prend une, on en lit une page et on la repose. Ce sont des revues rares et merveilleuses qui parlent de poésie ou d’anarchie, de danse ou de cinéma, de bouddhisme ou de jardinage, des martiens ou de la cuisine régionale, de rêves et puis de rien. Et derrière chacune d’entre elles, il y a les nombreuses réunions de passionnés choisissant les textes et le graphisme, les bagarres pour une couleur ou une légende, et finalement l’on va tous dîner ensemble, et l’on continue de discuter en espérant que ce numéro sera meilleur que le précédent, et que quelqu’un au bout du compte s’en apercevra. Sur ces rayons en désordre s’active une Italie dont personne ne parle jamais, un pays curieux et libre. »

Marco Lodoli, Îles, guide vagabond de Rome, traduit de l’italien par Louise Boudonnat, Lyon : La fosse aux ours, 2009, p. 96-97 (Isole, guida vagabonda di Roma, Giulio Einaudi editore, 2005).

 

« …car à la différence des quotidiens, les revues ont une mémoire. Chaque livraison ne frappe pas les précédentes d’obsolescence : s’ajoutant à une série, elle l’ouvre au contraire, en augmente l’étendue et la complexité, rompant d’autant avec le déversement quotidien des “nouvelles” et le ressassement de l’unique vérité : à savoir que les hommes se plaisent toujours à oublier… »

Christian Doumet, Accueillir les périodicités, La Revue des revues, n°52, 2014

 

« Fût-elle mince et étroite, elle promet de se multiplier. Elle est l’anti-chambre du recueil de poèmes, du roman, de la thèse. Elle éduque le lecteur à l’émergence insatiable de la littérature. Sans elle, le livre est un pet de nonne. Ouvroir d’expérimentations, galerie oxygénante où se trame la création in vivo, elle est la parabole qui capte l’état des langues. »

Tristan Félix, revue La Passe, poète et clown, marionnettiste et dessinatrice.

 

« Je me souviens qu’un jour, lui voyant sous le bras un numéro du Mercure, je lui dis: “Vous lisez donc les jeunes revues ?”

— Si on ne lisait pas les jeunes, me répondit-il, serait-ce donc la peine de vieillir ? »

Jean Jaurès, “Erreurs allemandes”, La Dépêche, 29 mai 1913 (Jaurès parle d’Arthur Ranc (1831-1908), qui fut proche à la fois de Blanqui, Clemenceau et Gambetta, et finit sénateur de la Seine et directeur de L’Aurore)

 

« Disons que les revues, et peut-être aujourd’hui les revues électroniques, auquel je suis loin d’être hostile car elles réinventent une forme d’artisanat radicalement délivré des contingences économiques, sont sûrement les lieux où il y a le plus de chance qu’éclose, exactement comme il y a un siècle ou comme il y a cinquante ans, la littérature de demain (c’est-à-dire, entendons-nous, la littérature d’aujourd’hui qui sera reconnue demain). »

Jean-Yves Masson, La Revue des revues n° 50, 2013

 

« Les revues sont ainsi un bon moyen, je crois, d’approcher le fait littéraire à sa source, quand il n’a pas encore pris la forme d’un livre et qu’il est encore incertain de son sort. »

Jean-Yves Masson, La Revue des revues n° 50, 2013

 

« Le premier intérêt des revues, c’est de se frotter aux autres ; les débats, désaccords, découvertes que suscite leur confection sont une excellente école. La rencontre du lecteur vient après. Celui des revues littéraires est souvent un écrivain qui se cherche, et c’est tant mieux. Je recommande souvent aux plus jeunes d’y jeter un œil et de contacter celles qui les impressionnent »

Jacques Demarcq, La Revue des revues n° 43, 2010

 

«  Quelque fois de l’extérieur, on imagine les revues comme des microcosmes, des mondes fermés, inaccessibles, ce n’est pas totalement vrai. Je les vois plutôt comme des communautés, de pensée. Plus exactement encore, j’aurai aimé les revues parce que ce sont à la fois des laboratoires et des observatoires ; des ateliers et des tremplins […] »

Pierre Vidal-Naquet, La Revue des revues n° 39, 2007

 

« Je pense que la littérature a besoin des revues, des revues imprimées. Grâce auxquelles des auteurs se retrouvent, s’entretiennent, échafaudent ; cessent d’être solitaires — un contrepoint indispensable. Fréquenter des revues oblige à fréquenter les autres, à les inclure. On y est dans le monde et on sort de sa chambre, de son “soi” ».

Marie Étienne, La Revue des revues n° 49, 2013

 

« Les revues précédent les livres et les conduisent ensuite vers les lecteurs, les en informent, les en préviennent, parfois les en protègent, mais toujours les accompagnent et les suivent. Rôle, mission ? Elles ne se posent pas la question, elles agissent. Sans le mesurer, ni le prévoir, elles se fédèrent dans un foisonnement improbable qui , comme une indispensable onde porteuse, assure une belle partie de ce qui rend vivante la vie intellectuelle d’une époque.  »

Yves Boudier, La Revue des revues n° 42, 2008

 

« Les cabanes sont des lieux d’autonomie provisoire, des lieux fragiles, on y passe, on y accueille, on sait qu’elles peuvent être détruites. On les reconstruira ailleurs. Les revues sont aussi des cabanes »

Jean-Marie Gleize, à propos de Nioques, La Revue des revues n° 46, 2011

 

« Il est horrible que tant de revues disparaissent. Les livres trompent : la littérature y semble un événement bien accompli une fois pour toutes. Mais dans les revues on la voit qui se forme et s’invente, entre mille dangers. La revue seule est vraie. »

Jean Paulhan

 

«  Mais dans une revue, c’est tout différent. On y voit la littérature qui se forme et s’invente et tâtonne entre mille dangers. On y prend part.  On s’y reprend à plusieurs fois. C’est qu’une revue n’a de prix que si l’on y voit, à côté de quelques auteurs consacrés (comme on dit) de jeunes écrivains qui recommencent la littérature à leurs risques et périls. »

Jean Paulhan, conférence 1953, Œuvres IV, 1969

 

«  Il faut tout de même qu’une revue fasse appel à la “variété” de son époque, à des choses diverses et bonnes dans leur genre, il faut qu’elle vive. »

Léon-Paul Fargue, lettre à Marguerité Bassiano à propos de Commerce

 

«  S’il n’y avait plus qu’une “raison” de faire des revues littéraires, et en l’occurrence, des revues de poésie, ce serait : de traduire. »

Michel Deguy, Poésies des deux mondes, Ent’revues, 2004

 

« Les revues sont à l’avant-garde de l’hospitalité et n’adorent pas le succès comme unique arbitre des choses humaines »

« Une revue, c’est à la fois un espace de singularités, mais c’est aussi l’ensemble polyphonique de création et de pensée que ces mêmes singularités forment dans un sommaire. »

Jean-Baptiste Para, introduction au numéro 1000 de la revue Europe, 2012

 

« Hommage dérive de homme comme  le rêve dérive des revues… je crois. »

« La littérature, la pensée, l’écriture, la poésie, l’art naissent entre ceux qui les font, entre eux, entre les textes, les revues, entre leurs mains. »

« J’aime le mélange, le mélange de nos vies et de l’écriture, l’inquiétude pour l’expression de la voix. Parfois, quand les revues adoptent pareilles postures, elles ressemblent (presque) à des humains ou plutôt des enfants qui joueraient sur une scène imaginaire le théâtre intraduit de la présence immédiate, impérative. »

« Qui cogne à la vitre ? Parfois un fantôme cogne à la vitre,  ne croyez pas que ce soit quelque relent de spiritisme . Simplement, chaque livre, chaque revue est habitée par un autre imaginaire ; Un autre livre. Une autre revue. Oui, sous chaque livre publié, sous chaque revue publiée sont enfouis d’autres ouvrages rêvés. L’œuvre rêvée. »

Mathieu Bénézet, Le Roman des revues, Ent’revues, 2012

 

« Parce qu’entre création et réflexion, elle conjugue les voix, les approches, les genres, la revue est le lieu même de l’Autre. Polyphonique par définition, elle forme aussi un espace critique, dénudant les préjugés et les stéréotypes qui enferment les figures multiples et complexes de l’altérité. Enfin – mais c’est tout un – la revue, se jouant des frontières et dédaignant les passeports, organise, à sa manière discrète, la contrebande précieuse des langues, des littératures et des pensées. L’interculturel est à la fois ce qui la féconde et ce qu’elle ensemence.»

Présentation à l’UNESCO d’une table ronde consacrée au revues pour le colloque de l’Année européenne (2008) du dialogue interculturel.


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