C’est l’histoire… d’une revue !

 

 

Les revues ont des histoires qui se croisent, se réinventent, se mêlent. Et si on lit peu ces histoires, qu’on les méconnaît trop souvent – comme si la ponctualité de la lecture en empêchait une prise globale –, elles irriguent un tissu intellectuel majeur qu’il est fort bon de considérer de temps à autre. Ainsi, en donnant un entretien à la jeune Revue d’histoire sociale sur les trente années d’existence d’Humoresques et la manière dont elle l’a animée, Nelly Feuerhahn n’imaginait pas en faire un petit livre.

 

Et pourtant, c’est exactement ce qu’elle fait, presque dix années après l’arrêt de la publication en 2017 et surtout le piratage du site de la revue récemment. On raconte les histoires quand on a l’impression de les perdre, probablement. Alors, elle revient sur l’histoire de la revue, la manière dont elle se lance, s’organise, à quel projet elle obéit : faire émerger et valoriser des recherches pluridisciplinaires sur le risible, le rire, le comique. Mission accomplie car, au gré de plus de quarante numéros – dont le catalogue raisonné et illustré figure dans ce petit volume –, on peut dire qu’Humoresques (on laisse le lecteur découvrir la genèse de ce titre) est parvenue à désenclaver ces recherches et ouvrir des champs de réflexion tout à fait transversaux.

 

Et ainsi, à lire Se souvenir d’Humoresques… en quête d’humour, de rire et de comique, on réalise que la revue est décidément allée tous azimuts. Parlant de traduction, de politique ou de mythologie, abordant les spécificités d’aires culturelles ou de sujets pointus, traitant de poésie, de spectacle vivant ou d’arts visuels, l’équipe mobile de la revue a touché un peu à tout. On se plongera dans des approches savantes et pratiques, dans les recherches sémiotiques de Denis Bertrand comme dans des analyses de Queneau, de Pergaud ou de Perec, on réfléchira à Norbert Elias comme aux Monty Python et Lewis Carroll, on découvrira les spécificités de l’humour allemand (section très savoureuse et roborative), à mieux comprendre les liens qui unissent l’humour et la musique ou encore la place qu’il occupe et signifie sur nos écrans…

 

En revenant sur cette histoire, en sériant de grands enjeux que permettent les lectures croisées des numéros, l’évolution des questionnements collectifs de la rédaction et de la place de ces recherches dans le cadre académique, on ne fait pas que raconter une histoire, constituer des archives ou abonder une mémoire. C’est bien davantage et on démontre ainsi (assez magistralement) comment les revues, leur mode de relations et de fonctionnement, produisent de la pensée et reconfigurent des savoirs. En décrivant l’évolution sur le temps long de la revue, en expliquant le projet on redéfinit une circulation (qui se réinvente sans fin) entre des corpus disparates, ponctuels et successifs, pour penser autrement et ajuster sa pensée sur un sujet aussi plastique que celui qui a occupé Humoresques.

 

C’est une sorte de regard tourné vers soi, vers la singularité d’une expérience, mais pas que. Le texte récapitulatif, l’espèce de bilan positif comme dirait l’autre, permet d’agencer le connu, ce que l’on a pensé ensemble, dans un autre ordre, un ordre qui produit de nouveau de la pensée, l’altère. On y découvre le mouvement touchant d’une revuiste qui continue de penser avec la revue qui ne publie plus, signifiant quelque chose d’un corpus textuel décidément complexe, mobile et organique. C’est un exercice de l’esprit de la mémoire qui émeut, qui rend visible ce qu’apporte le travail commun d’une revue.

 

Hugo Pradelle 

 

 

Se souvenir d’Humoresques… en quête d’humour, de rire et de comique, Éditions de la MSH, 112 p., 10 €