Jocaste no zéro : objet complexe

P. 9, lettrine de Peter Flötner, 1534

Il est des revues qui s’imposent. De loin parfois. Ici c’est une couleur qui vous accueille dans l’univers de cette nouvelle publication. Dans le paysage des revues de psychanalyse, elle se crée dans une absence, un pli laissé vacant par la disparition des revues du champ lacanien du catalogue érès.

 

C’est une recréation de membres éminents, dans ce domaine riche d’échanges, de disputes, riche de titres : Ent’revues en recensait plus de 49 qui accueillaient la « psy » (psy-chanalyse, psy-chologie…) dans le catalogue 131 Revues Psychanalyse, psychologie, religions, philosophie, débats & idées publié en 1998 ; nous en recensons 117 dans l’annuaire aujourd’hui. Jocaste émane de l’Association lacanienne française, sise au 25 rue de Lille, réminiscence familière : ce fut l’adresse d’Entrevues, s’y installant avec l’IMEC alors naissant, pour quelques années, vers 1990.

 

La couleur disais-je. C’est une de ces couleurs que l’on imagine en petites touches, escarpins ou chaussettes si nous étions dans un registre vestimentaire. Mais un manteau, un costume : c’est osé ! Un vert intense, profond, précieux constitue le fond, sur un papier brillant, de la couverture que l’on retrouvera pour des pages intérieures, intertitres et transitions. Jocaste s’écrit en grandes lettres occupant l’aplat, tirées d’un abécédaire ancien (1534), gravé, aux corps plausibles ou tordus (le « C » évoque un joueur de handball !) alors que le sous-titre s’égrène plus discrètement : Revue de psychanalyse et de discussions no zéro. La quatrième propose quelques lignes d’explication, les mentions légales, le prix (20 €), un code-barres, l’éditeur (éditions Empire) et le logo de l’A.L.I. Association lacanienne internationale (« reconnue d’utilité publique »).

 

Saisissons-la : le toucher déconcerte. Le dos laisse apparent les cahiers cousus, collés ; la couverture est très souple, plus qu’attendu pour qu’elle tienne, qu’elle se tienne. Au premier mouvement se dévoile le sommaire, classiquement déployé en pages 2 et 3, vertes elles aussi. Et pour cause : les deux couvertures (recto et verso) sont des affiches pliées en quatre proposant des photographies sur ce papier glacé, reproduites avec soin. Ce ne sont pas les seules. Un feuilletage rapide montre une profusion d’œuvres de tous supports : peintures, dessins, photographies, schémas, en vignette ou pleine page.

Vingt-quatre entrées s’offrent au lecteur, par une vingtaine d’auteurs : l’on voir revenir, en introduction, pour un texte « L’écrit de la soie » et un entretien conclusif, Thatyana Pitavy, directrice de la publication. Un autre nom se répète, Cyril Noirjean, que nous croisâmes sous d’autres titres, dans d’autres contextes où s’exprimait son exigence esthétique (à l’URDLA, pour ne point le nommer, lieu hybride produisant, diffusant estampes et gravures, près de Lyon) : nous ignorions sa casquette analytique.

Nul doute qu’il aura apporté un œil rigoureux pour proposer, au gré des textes, des variations de mise en page, d’occupation des marges ou de retraits, sur un papier épais qui absorbe l’encre grasse des lettres, et supporte les reproductions de fort belle façon.

Les textes sont denses, occupent largement l’espace des pages, sinon au tout début, où Tathyana Pitavy, psychanalyste, nous accueille pour sept pages qui reprennent en très grand les lettrines de couverture (référencées à la fin), et en quelques lignes une introduction (« Cette revue est la naissance d’un pli […] ») qui déploie les éléments du commentaire psychanalytique sans vous ensevelir, explique le titre (vous rappelez-vous qui est Jocaste ?) et les intentions, resitue une histoire et plante des jalons, insistant pour finir : «  Écrivons-le en petites lettres, pli sur pli, pli selon pli, par pli et dépli à l’envi ! »

Ce sera donc plus qu’un thème du numéro, une intention globale, que l’on va retrouver article par article : le pli.

Les illustrations, somptueuses, scandent la lecture. Les textes sont courts, appuyés d’exemples, plus ou moins complexes dans leurs développements. Le Pli comme thème est parfois artificiel, mais la qualité des interlocuteurs contourne cette critique : les contributions sont généreuses, donnent à penser, à jouer avec les sens, à réécrire la vie.

Nous ne croiserons pas seulement des psychanalystes (Marie-Christine Laznik, Alexis Chiari, Cristiana Fanelli, Virginia Hasenblag, Cyrille Noirjean, Jean Brini, Christiane Lacôte-Destribats, Sabine Laran, Stéphane Thibierge, Massimo Recalcati – dont certains ajoutent la psychiatrie, la psychologie, la physique ( !), l’enseignement à leur arc), mais des écrivains/écrivants (Philippe Azoury, scénariste, critique, auteur, psychanalyste en formation, qui aborde ici le cinéma, sous l’égide d’André Bazin, « draper la robe sans couture de la réalité » ; Colin Lemoine, directeur artistique, écrivain et éditeur ; Gibus de Soultrait, écrivain, journaliste et surfeur – c’est cette pratique qui nourrit l’entretien), un professeur d’histoire de l’art, Guillaume Cassegrain, les artistes Julie Everaert, plasticienne, Gautier Deblonde, photographe, et puis Jean-Paul Sauzède, Federico Leoni, tous deux professeurs de philosophie.

Le docteur François Petit, chirurgien esthétique, conclut la revue dans un entretien avec notre hôtesse.

P. 125, photographie et texte de Julie Everaert.

Et il faudrait évoquer les artistes qui illustrent les textes, les œuvres convoquées. Les lettres en couverture nous renvoient au seizième siècle, et d’autres parcourent l’histoire de l’art, classiquement, en peinture, en sculpture, Miro apparaît – autoportrait –, l’architecture contemporaine, les photographies maritimes (le surf), de champignons (magnifiques, marmoréens) aussi. Un artiste étonnant est présenté (Sidival Fila) ; un photographe s’intéressant aux ateliers d’artiste (portraits en creux, en absence) s’entretient avec Valérie Batteux et Cyrille Noirjean. La page proposée par Sabine Laran est faussement candide, dessinée et commentée, accueille nombre de références. S’il fallait n’en choisir qu’un, ce serait, pour moi, Simon Schubert qui lui aussi tente l’explication, et nous accueille dans son œuvre (« Au bord de l’absence ») avec  deux reproductions magnifiques, fond et forme, étonnantes.

La variété des approches vous assure de belles rencontres, quand d’autres peut être vous déconcerteront. Pas de textes de théorie pure : c’est l’art, la pratique du monde qui vient vous chercher pour parcourir les méandres, les plis de la pensée psychanalytique. Je ne résiste pas à déployer les biais par lesquels l’on vous accueille, les titres qui invitent : « Draper », « Le complexe de Jocaste », L’Extase de sainte Thérèse, Sam Szafran, l’origami, bien sûr, Gautier Deblonde, le photographe évoqué, « Bruissements de plis » qui réunit Mallarmé, Bernard Noël, Anne-Lise Broyer, « Qu’est-ce qu’une femme doit au pli ? Tout ! », un souvenir d’étudiant (des plis humoristiques), Sidival Fila artiste, le pli et la fronce, Jacques le fataliste, un bouton, l’érotisme japonais, La Cène de Jacopo Bassano, la vague (le surf, donc), champignons et chirurgie esthétique. Le texte le plus théorique (pour le non-initié que je suis) serait « Les vagues de la formation. La pulsion sécuritaire de la psychanalyse » qui s’ouvre sur une plage, se conclut par une citation de l’évangile selon Matthieu.

Vous l’aurez compris, c’est d’enthousiasme qu’il faut s’y plonger.

Yannick Kéravec

 

Coordonnées de la revue