Accepter l’étrangeté

 

 

Premier contact avec la revue Passager : un format 14,5 cm par 20,5 cm où les mots déploient leur poésie sur un blanc immaculé. « Voyager », « Horizons », « Mobile »… Par un simple balaiement du regard sur la couverture, déjà, on sait. On sait que l’on part, que l’on s’engage sur un chemin aux détours incertains, que, peut-être même, nous prenons le risque de nous perdre. « Nous avons eu envie de partir en voyage, de tracer des errances, décrire des itinérances », déclare Aude Revier, fondatrice et directrice de rédaction.

 

Il est donc question de passage, d’un point A à un point B ? Pas vraiment. En réalité, la revue invite davantage à la déambulation, voire à l’errance. La rencontre des langues initie d’ailleurs ce déplacement. Revue plurilingue, Passager présente des textes en version originale accompagnés de leur traduction française et anglaise. Se déplacer, changer de regard, savoir ralentir, s’arrêter puis repartir.

 

Le voyage devient une raison d’exister, et non plus seulement le moyen d’atteindre un but. Les poèmes de Doris Daley, personnalité Canadienne de premier plan dans le genre de la « cowboy poetry » dont le premier numéro propose des textes inédits, traduisent parfaitement cette conception. Le rythme des vers mime le pas du cheval tandis que l’évocation anaphorique des couleurs dépeint une nature sauvage. Alors, la poésie nous entraîne à l’orée d’un voyage mental où l’on bascule du mot à l’espace, de la musicalité d’une phrase à l’atmosphère sensible de paysages lointains.

 

Par son approche pluridisciplinaire, Passager explore donc la thématique du mouvement dans ses multiples dimensions. De la poésie à la musique en passant par l’observation spatiale ou encore la création textile, la revue incarne parfaitement cette mobilité. Elle retranscrit notamment des récits de voyage aux quatre coins du monde. On y emboite le pas à l’écrivain Boris Bergmann au cœur d’un Kyoto paisible et baigné de chaleur humaine. On entendrait presque le rire des enfants qui s’amusent dans la rivière Kamo et le friselis des fleurs de Sakura qui se meuvent au gré du vent.

 

 

Être Passager, c’est accepter de rester à distance, sans attaches, hors de la frénésie du quotidien, c’est accepter notre « étrangeté » selon les mots de l’écrivain. Et pourtant, c’est parfois dans l’immobile que la revue livre ses plus belles évasions. Les tissages de Sheila Hicks par exemple, dont les propos sont rapportés dans un entretien riche et poétique, déploient des espaces à la frontière du réel et de l’imaginaire. Si sa pratique découle entre autres de ses excursions en Amérique du Sud, c’est avant tout par la déambulation du fil sur la composition que l’artiste invite à la rêverie. Le tissage devient paysage, le geste de l’artiste pérégrination.

 

Ainsi, la revue appréhende le voyage à différentes échelles où chaque récit amène une forme singulière de dépaysement. Par ailleurs, elle accueille des modes de narration pluriels, entre poésie, entretiens, analyses littéraires, commentaires d’œuvres cinématographiques ou artistiques. Certains chapitres comportent même des fac similés. On retiendra notamment les multiples extraits des carnets de voyage de Georges Wolinski, dessinateur de presse, rêveur contemplatif, collectionneur de spontanéités. Les doubles pages exposées capturent aussi bien des scènes croquées sur le vif par les traits aiguisés de l’artiste que les dialogues les plus extravagants.

 

Le numéro 2 contient quant à lui des documents issus de la bibliothèque de l’artiste américaine Joan Mitchell. Pièces d’archive précieuses à travers lesquelles le portrait de l’artiste s’esquisse par fragments. Devenir passager, c’est donc aussi appréhender la fuite du temps, s’engager sur les chemins de la mémoire, redécouvrir l’individu par des bribes de souvenirs, des visions fugaces.

 

Visions auxquelles l’omniprésence de photographies donne corps. On notera le choix du format, suffisamment important pour apprécier la grande qualité des images, néanmoins facilement transportable par son lecteur, à la manière d’un carnet de voyage. Le choix des images incarne lui aussi les thématiques phares de la revue où le geste occupe une place centrale. Une main qui tisse, jardine, peint, des regards qui tantôt fixent l’objectif, tantôt lui échappent, des silhouettes qui déambulent, se rapprochent et s’éloignent.

 

L’usage de signes graphiques comme la flèche s’inscrit également dans la traduction visuelle du mouvement. Plutôt qu’elle n’indique une direction, elle trace retours en arrière, boucles et autres arabesques. Et comment ne pas être interpellé par le petit personnage illustré chevauchant un oiseau qui prend son envol sur le côté gauche de la couverture et qui déjà, suggère la dimension onirique du voyage ?

 

Ainsi, peut-être ne s’agit-il pas tant de « passer », mais bien de croiser la route d’autres « passagers ». En ce sens, le titre de la revue s’avère particulièrement révélateur. Passager, c’est avant tout une promesse de rencontres, se laisser emporter par des témoignages personnels et singuliers, retenir le portrait d’inconnus devenus brièvement familiers.

 

Agathe Berthier