Les Moments littéraires no 55

Hélène Hoppenot en pleine lumière

 

Tout un numéro consacré à Hélène Hoppenot (1894-1990), voilà ce que nous propose Les Moments littéraires avec cette cinquante-cinquième livraison au sommaire passionnant. Née Delacour, Hélène Hoppenot est longtemps restée dans l’ombre de son ambassadeur de mari, Henri – « H. » comme elle le désigne simplement dans son journal –, qu’elle épouse en 1917 ; elle est depuis peu remise en lumière, notamment grâce à la publication, aux décidément très précieuses éditions Claire Paulhan, de ses notes quotidiennes qui occupent pas moins de quatre copieux volumes couvrant la période 1918-1951. Et encore, notez que ceci n’est qu’une partie du journal, lequel court en réalité jusqu’en 1980… Du dernier tome paru, couvrant les années 1945-1951, Anne Coudreuse fait ici la chronique, insistant entre autres choses sur « la richesse de la vie culturelle insufflée par ce couple collectionneur et passionné par les arts et la littérature ». L’écrivain et homme de médias Olivier Barrot s’attarde lui aussi sur cette facette artistique, en racontant sa toute première rencontre avec une Hélène Hoppenot alors octogénaire, dans son appartement parisien, face au Palais de Justice. Écoutons-le, sa voix en vibre encore : « D’emblée, le saisissement : au mur de chaque pièce, toilettes comprises, une véritable anthologie de tableaux du vingtième siècle. » Aux murs, oui, des œuvres de Picasso, Max Ernst, Masson, De Chirico, Juan Gris, Matisse, Braque… œuvres acquises par Hélène et Henri Hoppenot « quand leurs auteurs ne connaissaient pas encore la célébrité, guidés dans leurs choix parfaitement judicieux par leur seule intuition artistique ».

 

Évoquant les différents visages de cette femme qui gagne vraiment à être mieux connue, la revue rappelle à raison combien sa remise en lumière doit beaucoup à la famille Mousli : à Marie France d’abord (qui a impulsé la publication du journal d’Hélène Hoppenot), puis désormais, après le décès de celle-ci, à son mari Marc et à leur fille Béatrice, qui préparent ensemble une biographie de l’intéressée. C’est d’ailleurs Marc Mousli qui signe le cadrage général ouvrant la revue ; il pose les grands jalons biographiques de la vie d’Hélène Hoppenot comme femme d’un diplomate successivement affecté à Rio, Téhéran, Santiago du Chili, Berne, Beyrouth, Berlin… Sans oublier Pékin : là-bas, en Chine, de 1933 à 1937, elle se prend de passion pour la photographie et s’y adonne au point d’en délaisser l’écriture ; de son Rolleiflex en bandoulière, elle tire des milliers de clichés à vocation d’abord documentaire (« vie quotidienne, paysages, traditions et monuments ; des lieux qui vont bientôt disparaître ou être défigurés par la guerre et la révolution », écrit Marc Mousli). Ce corpus photographique fera même l’objet d’un album, en 1951, sous le titre Extrême-Orient. Le portfolio au centre de la revue ne donne pas à voir – dommage –, ses images, mais nous la montre, elle, posant devant l’objectif de son mari ou celui d’un certain… Paul Claudel, l’écrivain-diplomate par excellence. Professeure de littérature en poste aux États-Unis, Béatrice Mousli, de son côté, s’intéresse à la tonalité d’ensemble du journal d’Hélène Hoppenot : « Elle applique à tous, y compris à elle-même, le même regard plein d’ironie, elle trace des portraits et des autoportraits dont le trait est précis, juste, parfois touchant, souvent mordant, et n’épargne personne… »

La revue illustre cette piquante lucidité à travers deux longs extraits du journal proprement dit. Dans le premier, il est principalement question du fantasque Romain Gary qui fut nommé, en 1950, à l’ambassade de France à Berne au moment où Henri Hoppenot y était en poste. La seconde séquence est une série de collages, disons, où Hélène Hoppenot démontre ses talents de portraitiste, au fil du temps et des rencontres.  André Malraux en 1930 ? « Maigre et blafard, les yeux globuleux, cent pour cent cérébral. » Henry de Monfreid, à Djibouti, en 1937 ? « Un petit pirate sans envergure ». Louis Aragon en août 1945 ? « Il a grisonné et conservé cet air hypocrite de chat qui s’apprête à laper de la crème en surveillant les alentours. Grande amabilité cachant un grand fanatisme ». Ce qu’elle dit de Jean-Paul Sartre, en 1946 ? « Sa vive intelligence et son animation ne peuvent me faire oublier son œil opaliné de chien mort. » Elle parle aussi, ailleurs, du « regard pétillant de malice » d’Érik Satie, « du lévrier apocalyptique » de Picasso, du « Bouddha faite femme » qu’est la fameuse libraire Adrienne Monnier, du « teint de religieuse » de François Mauriac à qui elle trouve le « visage d’un Greco », de la « poignée de main virile » de Colette… On se régale de tous ces croquis bien sentis ; le coup d’œil (et parfois de griffe !) est le même quand son regard se pose sur tel homme politique ou tel diplomate, de De Gaulle à Churchill en passant par les deux Georges, Bidault et Bonnet, ou encore Philippe Berthelot. Nul doute que vous trouviez vous aussi, comme nous, un vrai plaisir à la lecture de ce numéro-coup de projecteur sur Hélène Hoppenot.

 

Anthony Dufraisse

 

Coordonnées de la revue