
1, 2, 3, 4, 5 revues… Toutes découvertes par les élèves de Master du DSAA Design Stratégies Créatives Médias (DSCM) de l’Ecole Estienne de Paris en déambulant dans les allées du de l’édition 2025 du Salon de la revue.
Lisez en compagnie de ces jeunes graphistes Rien de précis, Délibérée, Dérivations, Déclouer le bec et Panthère première.
Cinq revues qui les ont touchés par leurs partis pris formels, leurs aspirations, leurs aspérités, leurs manières de se faire tout seul ou en collectif. Ils ont rencontré les revuistes, pris le temps de discuter de leurs projets, assisté aux conférences pour se glisser enfin dans le rôle du chroniqueur avec l’aide de leur professeur d’humanités Jérôme Duwa et d’Hugo Pradelle d’Ent’revues.
Ce travail s’inscrit dans le cadre de la manifestation Partir en livre organisée par le CNL.
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Tout commence au croisement d’une rue
par
Maïne Ancelin – Jade Didon – Mathéo Charron – Cerise Queinnec – Lilas Roux
Ouvrons le bal
Au coin d’une rue, il y a parfois davantage que des passants. À Ménilmontant, un soir de 2023, des bruits sortent du café Le Palet : des voix qui se croisent, des rires qui débordent sur le trottoir, des idées qui n’ont pas encore trouvé leur nom. À l’intérieur, autour d’un verre, l’un des membres de l’équipe lâche une blague : Rien de précis. Le nom s’impose, comme une adresse griffonnée à la va-vite sur un coin de nappe. La revue vient de naître, là, sans signalétique, sans plan, juste une impulsion.
Joyeux désordre
Rien de précis est une revue de poèmes et d’images qui ne suit pas une route toute tracée. Elle avance à l’instinct, s’arrête aux carrefours, hésite parfois, repart ailleurs. Pas de sommaire pour orienter la lecture, pas de pagination : on y entre comme dans une rue inconnue, au hasard, et on se laisse porter.
“un quart des passants porte une boisson ou un paquet la moitié déambule un téléphone à la main”
Jacques Demarcq, premier contributeur de la revue, récite son poème “new york”. Pas de majuscules, pas de points, telle une avenue sans fin.
Le numéro 2, cœur de la conférence, consacré à la rue, ne pouvait pas trouver meilleur terrain. La rue n’est pas qu’un décor : c’est un espace vécu, habité, traversé. Elle relie autant qu’elle sépare. Elle est boulevard, impasse, rond-point. Elle est rendez-vous et accident.
Lire Rien de précis, c’est accepter de flâner. De passer d’une avenue visuelle à une ruelle poétique. Les œuvres se rencontrent sans être concertées, les artistes sont conscients que leurs productions seront probablement associées à des comparses dont le travail leur est inconnu, mises en relation par Chris le graphiste de la revue, comme des passants qui se croisent au même moment sans s’être donné rendez-vous. Parfois, ça coince. Parfois, ça danse.
Dans les interstices
La mise en page de la revue laisse place à une danse du regard, elle ne cherche pas la symétrie parfaite. Elle se glisse dans les interstices. Tout bouge, tout circule.
Pendant ce temps, James le chat. (Vous avez bien lu, oui, le chat, directeur artistique de la revue) veille à l’ordre. Il traverse les pages comme il traverserait un quartier : en diagonale, à sa façon. On le devine poursuivant le rat des rues : “le rat perdu, tout petit tout crasseux le rat des rues en rade de riz”, dit Victoria Rouëssé. James est le garant de cette cohérence sensible qui n’obéit à aucune règle fixe.
“On se rend compte rapidement que pour que rien ne soit précis, il faut être particulièrement précis”, déclare Marianne Rötig. Ici, la direction artistique n’impose pas : elle observe, accompagne, laisse faire. Les paragraphes tanguent, les corps de texte divergent, et les images sont traitées individuellement.
Habiter la rue, habiter la revue
Mais que dit la rue ? Philippe Minot ouvre une voie : “Feulement de ville pelotonnée d’aube morne à lécher l’oreille entre blocs et suies la cité suinte d’ennui rasée à jamais feux rouges ou verts éclats d’yeux ouverts au noir iris de quels diables” Elle nous parle autant qu’on la traverse. Elle nous observe, nous héberge, nous façonne. On vit la rue, et la rue nous vit. « C’est quoi ton adresse ? ». Une question simple, qui évoque déjà l’appartenance, le sol que l’on foule. La rue constitue un lieu de passage, mais aussi de stabilisation. On y chute, on s’y relève, on s’y bouscule. Et parfois, à un croisement inattendu, une rencontre donne naissance à une fête. C’est là que Rien de précis trouve son rythme : dans ces instants où tout s’aligne sans l’avoir cherché.
Les bals organisés par la revue prolongent ce mouvement hors des pages. Quatre fois par an, la rue se mue en salle de danse, laboratoire vivant, espace de rencontre. Artistes, auteur·rice·s, musicien·ne·s et curieux s’y croisent comme dans un quartier en effervescence. La revue ne se contente pas d’exister sur papier : elle se vit, s’exprime.
Au bout du chemin
Rien de précis ne suit pas l’actualité immédiate. Elle préfère créer une bulle, un espace à part, une rue parallèle où les urgences se taisent un instant. Pourtant, en filigrane, les tensions du monde affleurent : écologie, méritocratie, fractures sociales. Comme des affiches collées sur les murs, qu’on ne remarque pas tout de suite.
La ville ne crée pas la rue. Ce sont les rues qui créent la ville. Et au hasard d’une rue, on tombe parfois sur une revue. On s’y arrête. On feuillette. On flâne. Et sans s’en rendre compte, on fait partie du trajet.
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Une revue à soi
par
Flore Dieutre, Mya Hédin , Alaïs La Grill, Enzo Pratmarty
Parfois, les mots nous manquent, on se sent démuni : bec cloué… Dans une démarche d’introspection, Marlène Soreda a peut-être trouvé sa solution : coucher ses pensées à l’écrit pour réfléchir et se découvrir. C’est autour de cette idée et de la création de sa propre revue Déclouer le bec que sont nés nos échanges.
Naissance d’une parole écrite
Avant Déclouer le Bec, Marlène contribuait à la revue Le Dernier Carré. Une expérience singulière, fondée sur la collaboration avec un profil presque opposé au sien, qu’elle se plaît à décrire comme un « aristo ». De cette tension est née une ligne éditoriale qu’elle résume par une formule frappante : le « catastrophique enchanté ». Elle élabore une critique du monde contemporain, en mentionnant notamment la disparition du merveilleux ou la destruction du lien avec la nature. Mais que devient l’enchantement ? Elle y mêle désespoir lucide et ironie combative : “Quand la défaite apparaît certaine, mais que se rendre est inconcevable, alors se forme le dernier carré.”
On perçoit déjà une volonté de s’engager à son échelle, de prendre position sur des sujets qui la touchent. La fin de cette revue s’est décidée de manière collégiale, même si Marlène nous confiera être la première à décider de cette rupture. Avec Déclouer le Bec, elle choisit une autre voie : une « revue d’une seule ». Une réponse directe à la frustration de ne pas toujours réussir à prendre la parole à l’oral. Écrire, pour Marlène, délie la pensée. Elle raconte que l’écriture lui a permis de comprendre qu’elle n’était pas « stupide », simplement moins prompte à la répartie immédiate.
Sous sa plume, avec engagement, un humour désespéré et de poésie, Déclouer le bec explore les paradoxes du monde contemporain. À travers ses récits sur la solitude, la force de la vie ou la politique de l’existence, elle nous emmène en voyage dans son esprit, généreux, sensible et complexe. La revue se présente sous la forme d’une enveloppe. Il ne reste plus qu’à écrire une adresse sur son recto pour qu’elle le devienne vraiment. Pour sa créatrice, cette forme symbolique lui donne l’assurance qu’il existe toujours un destinataire.
Un premier numéro
Sous-titré « Bulletin de la société d’encouragement aux timides, aux frileux, aux terrassés », le numéro zéro adopte un ton poétique, personnel et profondément sensible. Son thème central : la thérapie au sens large. Marlène y dialogue avec un « on » collectif, comme une porte d’entrée dans l’intime partagé. La revue se déploie en fragments, rubriques, respirations. On y parle de réparation, de liens, de tentatives pour tenir debout.
L’écriture comme thérapie
Parmi les moments marquants de la lecture, nous pouvons citer Y aller, où Marlène raconte son arrivée à Avallon à travers ce qu’elle appelle une « sociologie en lasagnes » : une couche dominante faite de vies sans aspérités, effet « sous-préfecture » ; un entre-deux, où repose le brin de fantaisie locale ; et un dessous, plus sombre, celui de la misère. Elle parle de socio-thérapie comme d’un labour du terrain humain, et de radio-thérapie comme d’une écoute flottante, attentive aux voix périphériques. Elle évoque aussi le « pas-dire » et ses ravages, cette interro-phobie qui empêche de poser des questions, d’aller vers l’autre, un silence qui abîme.
Un autre axe fort de la revue est la typo-thérapie. Peu sensible au numérique, Marlène développe un véritable amour du matériau et du concret. Après un stage en Bretagne, elle découvre les caractères en plomb et décide de donner à Déclouer le Bec une ambiance à l’ancienne. Pour elle, la typographie permet d’exprimer autrement certaines idées. Un mot composé, une disposition, un rythme visuel peuvent dire ce que la réalité peine à formuler. Soigner par la forme, en quelque sorte.
Et après…
Après ce premier numéro, Marlène envisage deux prochains numéros pour Déclouer le Bec, toujours avec pour point de départ des sujets qui l’interpellent. Le numéro suivant serait autour du fait de partir. Elle raconte qu’elle-même a souvent été confrontée au départ : en quittant l’Algérie pour la France avec ses parents lorsqu’elle était très jeune, puis récemment en quittant Paris pour Avallon, où elle fut surprise de l’aversion de certains pour les étrangers. Elle a pour aspiration d’explorer ses questions et ses ressentis autour de l’exil. Ensuite, pour le troisième numéro, Marlène aimerait traiter le sujet de la croissance. Avec Déclouer le Bec, elle voudrait recomposer, retrouver et écrire divers récits de vie autour de l’école et de la famille. Des anecdotes racontées lors de nos échanges et qui mériteraient sans aucun doute d’être partagées.
Le langage comme résistance
Déclouer le Bec n’est pas seulement une revue : c’est un geste. Un objet-lettre lancé à des « pauvres diables de partout et de toujours ». Marlène Soreda y affirme une littérature obstinée, artisanale, profondément humaine, une manière de résister par le langage, de tenir face au monde, et de rappeler que, même dans le catastrophique, l’enchantement reste possible.
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LA BRIQUE DANS LE VENTRE
par
Mathis Laferi, Mar Ennaert, Paloma Fernandes, Florian Nadeau
Le 10e numéro de Dérivations, ce n’est pas découvrir une revue ordinaire : c’est franchir un seuil, entrer dans un lieu collectif aux usages multiples. On y entend des voix, des récits et des images qui cohabitent. Le lecteur ne feuillette pas, il demeure, il s’installe. Comment habiter ensemble dans un monde fragmenté par les crises écologiques, sociales et politiques ? Cette livraison nous invite à explorer le logement à travers le prisme des communs : un espace partagé, collectif et politiquement organisé, bien au‐delà de la simple propriété privée.
Dans Dérivations, habiter dépasse l’acte de se loger. C’est un processus vivant, relationnel et politique. C’est composer avec les autres, humains ou non, avec les territoires et les imaginaires. Le numéro interroge les formes d’habitat partagé, les espaces communs, les pratiques collaboratives. Mais souligne aussi leurs tensions : inclusion, gouvernance, conflits d’usage, précarité. Face à l’uniformisation des modes de vie et à la marchandisation de l’espace, Habiter en commun(s) propose l’habitat comme un levier de transformation sociale, écologique et politique. D’autres formes, comme le home-sitting, les habitats autoconstruits ou les fermes collectives, redéfinissent aussi propriété et travail en privilégiant l’échange et le partage. Plus qu’un constat, Dérivations esquisse des futurs solidaires, situés, attentifs aux liens qui nous rassemblent. Le commun n’est pas seulement un lieu, mais une pratique : construire ensemble, négocier, entretenir, prendre soin. Le terme « commun(s) » y apparait alors central.
Le commun comme pratique
Le récit graphique Bruxelles Ville‐Squat’ retrace l’expérience de Guillaume Leeuw, membre d’un collectif ayant occupé une maison de repos désaffectée à Bruxelles. La bande dessinée interroge le regard politique posé sur les squats et la stigmatisation de leurs habitants, ici qualifiés d’« illégaux, dangereux, fous et dégueulasses ». Fidèle à sa démarche ouverte, la revue rassemble chercheur·euses, architectes, artistes et habitant·es dont les contributions dialoguent plutôt qu’elles ne s’imposent. Elle relie théorie et terrain, sensibilité et analyse, dans un cadre ouvert. Aussi l’article de Victor Abraham Lacô explore la réhabilitation d’un espace conçu pour la bourgeoisie blanche et la manière dont des communautés queer bruxelloises le réinventent pour y bâtir d’autres formes de voisinage et d’accueil. Ces expériences esquissent des demeures plus inclusives, affranchies des normes dominantes et nous invitent à repenser nos liens avec les structures mises en place.
Une forme éditoriale cohérente
Plutôt qu’un manifeste, la revue accueille une mosaïque d’expériences : coopératives, squats, habitats autogérés, initiatives citoyennes. Autant d’essais de vie commune, fragiles mais vivants, qui replacent l’habitant au centre de la fabrique urbaine. Sa maquette traduit cette diversité : variations de rythme et de typographie invitent à se repérer, à circuler, à revenir. Comme dans tout habitat collectif, il faut apprendre à composer avec les autres ; la friction devient ressource, la cohabitation prend sens. Les contributions visuelles prolongent cette expérience de l’habiter : photographies, dessins et récits graphiques rendent visibles gestes, usages et présences. Penser l’habitat, c’est aussi le ressentir. Le commun ne se déclare pas : il s’habite, se raconte et se construit.
Face aux mutations de l’urbanisation et aux défis environnementaux, Dérivations nous convie à envisager un avenir plus habitable, plus solidaire, plus attentif à la manière dont nous partageons le monde.
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CHACUN SA M****
par
Baptiste Anselme, Camille Orieux, Eva Tuyeres, Salomé Jollit
Depuis le milieu du XXe siècle, les sociétés occidentales connaissent une accélération du rythme de vie. Chacun veut faire plus, plus loin et plus vite. Cette tendance a créé plusieurs dérives dans la société actuelle. La performance et l’efficacité dans le travail et la vie personnelle rendent les objectifs personnels bien plus importants et valorisés que l’aide d’un proche, d’un collègue, d’un voisin.
Les personnes non-valides subissent de plein fouet la crise des liens sociaux qui entraîne un individualisme excessif dans notre société. Chaque individu est catégorisé et hiérarchisé pour répondre à des logiques capitalistes et patriarcales. Les traitements discriminants et dominants semblent alors banalisés. L’individualisme est un outil de responsabilisation collective : le problème n’est jamais le système, mais toujours l’individu. Si une personne n’est pas en capacité de suivre le rythme imposé par la société c’est à elle de s’adapter, de faire des efforts.
Animée par le Syndicat de la magistrature, Délibérée est une revue qui interroge la justice, le droit et les libertés comme des enjeux de société. En croisant différents points de vue, ce numéro montre comment le validisme traverse la justice et produit des inégalités envers les personnes handicapées. Attachée à briser l’entre-soi des magistrats et rend ces sujets libres et engagés. La revue interroge la construction sociale fondée autour de préjugés et de méfiance, introduite par la différence et la peur de l’inconnue, a pu rester et s’enraciner dans notre société supposée être juste ?
Le terme “validisme” est apparu dans les milieux militants du Royaume-Uni dès 1980. Son objectif est de mettre en lumière un système de domination à l’encontre des personnes dites handicapées dont les multiples conséquences ont des effets dans tous les domaines de la vie humaine. “Ce sont les personnes valides qui sont au pouvoir et qui prennent les décisions selon leurs propre besoin.” Et ce décisions sont prises pour des corps fonctionnant selon des standards (très) précis. Tous les domaines sont touchés, le monde du travail, les transports, l’école, la justice…
Ce système produit une hiérarchisation, décidément problématique, concernant à mettre en avant les incapacités. Dans une société où la performance est centrale, le valide parait systématiquement valorisé. Par ailleurs, lorsque la société reconnaît leur existence, ce n’est souvent qu’à travers un besoin de contrôle : on catégorise, on observe et on juge avec ardeur les personnes invalides, qui sont alors contraintes de se cacher pour se protéger et échapper, par exemple, à la méfiance des professionnels de l’enfance concernant la parentalité handicapée. La conclusion de cette organisation sociale est l’effacement. Les personnes non-valides sont minimisées et poussées à l’invisibilité pour cacher leur handicap et éviter la stigmatisation.
Mais elles existent, mais hors champs. Le sujet est éliminé de nos discussions ou alors la parole des principaux concernés est confisquée.
Le pari de Délibérée apparait tout à fait contraire à cette doxa : “Les expériences des personnes discriminées permettent de trouver le chemin de la libération pour la société” Être attentif aux personnes discriminées et en situation de handicap, c’est ne pas accepter le fait que certaines vies vaudraient moins que d’autres. C’est comprendre que la prise en compte de ces besoins spécifiques pour les personnes non valides sert à l’ensemble de la société. Le graphisme et la communication sont des leviers puissants pour exposer le validisme implicite de notre société. Les personnes valides ont une responsabilité : relayer, porter ces voix quasi inaudible, afin de soutenir celles et ceux qui, faute d’énergie ou de moyens, ne peuvent pas toujours se faire entendre.
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TENIR TÊTE, FAIRE REVUE
par
Cécile Cabel, Eglantine Duflot, Fiona Thely, Flora Titrikou

Salon de la revue 2025 © Ent’revues/Lou-Andrea Gachot Coniglio/STUDIO MICHEL
Panthère Première, la revue qui est née avant #MeToo, a grandi dans sa vague, et a continué d’exister quand il a fallu résister.
La griffe panthère première
Panthère Première est un collectif féministe, engagé, résilient mais jamais résigné. Le comité éditorial, coordonné par Tiphaine Guéret est constitué en non-mixité sans hommes cis, et s’empare de thématiques sociétales à travers un dossier central et des articles variés, écrits et illustrés par des duos d’autrices et d’illustratrices. Entre pop culture, tabous et sujets invisibilisés, Panthère Première se refuse aux récits lisses et normés. Une chose est certaine : ce félin n’a pas sa langue dans sa poche. Ce numéro consacre son dossier central à la thématique de l’enfance coupable : En mode mineur. Une thématique clivante où responsabilité et innocence s’entremêlent.
Ceci n’est pas un au revoir
Créée en 2016, le 10e numéro s’annonce comme le dernier. Depuis 2022, Panthère Première ne bénéficie plus des aides aux revues attribuées par le CNL, la revue étant jugée trop « militante » et « pas assez scientifique ». En 2025, c’est le conseil régional PACA qui porte le coup de massue, en coupant les subventions du collectif en raison de l’usage de l’écriture inclusive. Qui aurait pensé qu’un simple point médian diviserait autant ? Cependant, l’histoire ne s’arrêtera pas là. L’engagement de Panthère Première se poursuivra mais sous une autre forme.
Une patte graphique assumée
La subversion éditoriale du collectif s’écrit aussi entre formes et mises en page. Les paragraphes débordent, s’inclinent, se chevauchent : la forme ne sert pas le fond, c’est une forme qui semble sous tension. Aussi chaque article se voit attribuer une typographie de titrage spécifique, choisie comme le fait pour un ton ou une manière de dire. Rugueux, instable, expressif ou tendu, chaque caractère porte le sens du texte qu’il annonce. Ces typographies, souvent issues de fonderies open-source, défendent une culture libre, partageable, affranchie des logiques propriétaires. Les calligraphies d’Éléonore Jasseny, disséminées au fil des pages, viennent ponctuer la lecture. À partir des vers prélevés d’« Époque de plomb » de Flora Souchier, les calligraphies traversent le numéro comme un fil mouvant, reliant les textes, troublant les cadres, transformant la page en un espace de tension et de circulation.
L’enfance sous emprise
Dans le dossier En mode mineur, l’enfance se lit à travers des récits de fuite, de survie, de violence et de stratégies pour tenir. L’article « La fille du clip » ne nous a pas tout dit : troubler le discours officiel sur la prostitution des mineur.es de Julia Burtin Zortea montre comment une politique publique très médiatisée, illustrée par un clip de prévention, impose un récit de la « victime idéale » qui ne correspond pas à la réalité vécue par les jeunes. « Prendre une personne au sérieux n’équivaut pas à un déni de protection » : avant d’être un mot d’ordre politique, cette réalité est faite de besoins, d’angles morts et de paroles qu’on écoute trop peu.
Les invisibles du service
Enfance coupable, oui, mais pas seulement le numéro glisse d’un sujet à l’autre : des calories à la botanique, de la pop culture à Taylor Swift, il y en a pour tous.tes. Différent.es auteur.ices, différentes pattes d’écriture : de quoi ronronner de plaisir à chaque article. Parmi eux, « Des secrétaires à huis clos : La vraie vie dans les bureaux » de Christelle Avril s’ouvre sur une phrase marquante : « On les sait partout. On ne les voit nulle part. » Invisibles et pourtant indispensables, les secrétaires occupent ces espaces fermés où se joue un travail féminin massif, coincé entre disponibilité permanente, promiscuité imposée et charge mentale constante. Mais dans ce huis clos, autre chose se construit : les blagues, les bonbons, les « ma chérie, tu peux prendre mes appels ? » et les solidarités féminines créent une relation affective qui permet de tenir malgré les inégalités hiérarchiques criantes.
Enfances coupables, corps invisibilisés, paroles confisquées : numéro après numéro, Panthère Première a toujours refusé les récits trop lisses. Cette dernière livraison ne fait pas exception. L’aventure de la revue s’achève avec cette livraison, mais les questions qu’elle pose, elles restent vives.
