
l’art même est une revue d’art quadrimestrielle née en 1998, éditée par la Direction des Arts visuels et, depuis 2023, par l’ISELP, Institut Supérieur pour l’Étude du Langage Plastique. Fondée et dirigée par Christine Jamart, la revue ambitionne de dresser un état des lieux de la création actuelle, belge et internationale, en tentant de cerner la définition et les enjeux de l’art.
Comment ferai-je, moi qui n’ai pas d’Histoire, pour avoir un jour une maison ?
Georges Perec, Espèces d’espaces
Le numéro 99, consacré à l’art à l’épreuve de la guerre, ouvre plus largement la question : comment dire l’immonde, comment dire l’innommable, « l’irreprésentable, l’inimaginable, l’intraduisible », ces hantises (T. Trémeau) qui portent en elles la profondeur de l’inquiétant, et qui nous renvoient aux Tristes pressentiments de ce qui va arriver ? Que peut la fiction face au réel ? Ne serions-nous pas, se demande l’un des auteurs, dans « l’après-fiction », un peu comme « l’après-vie » ? Dans cet univers en pleine détérioration, comment dessiner de nouveaux lieux : un lieu qui ne soit pas condamné à être refait, qui ne soit pas une fuite en avant, un alibi d’un entassement désespérant et de triomphe chimérique, mais plutôt la retrouvaille d’un désir ignoré, d’un inhabitable, d’un jeu d’espace dont nous avons perdu l’art d’inventer ?
En cela, la guerre oblige l’artiste à l’audace : créer des formes inédites d’expression pour saisir l’indicible folie. Il a alors la rage d’exprimer la ruine du monde : ici, lui rendre justice ; ailleurs, lui prêter une voix, fût-elle chancelante, hésitante, boiteuse ; là, spectraliser les images pour signifier le désastre de l’intime, obscur et détourné. Dans un projet encore à venir, il s’agit de tailler un écart et d’ouvrir des possibles, d’introduire une brèche dans le monde en s’inspirant de sa part maudite, à la manière d’Artaud et de son théâtre de la cruauté, où « toute création [devient] un acte de guerre » (Y. Depelsenaire, Le théâtre de la cruauté et la guerre).
Des dispositifs dissidents sont alors à explorer : une « contre-géographie » pour les peuples dispersés, bousculant la stabilité géopolitique ; la scène pour une revendication de territoires perdus et une occasion de représenter, avec tout ce que ce préfixe comporte de réminiscences (A. Chabrat-Kadjan, Œuvrer sous occupation militaire : représenter la Palestine depuis son territoire). Il exhume ainsi la vérité en murmurant ses bribes oubliées, non pas à travers l’Histoire consensuelle, mais à travers de petites histoires qui n’ont plus voix au chapitre. Il s’agit de représenter ce qui ne peut être présent, faisant surgir l’irreprésentable du politique, en ces temps out of joint.
À côté des lieux tiers et de transition subvertissant le pouvoir, « inventions nécessaires pour habiter les silences de l’histoire » (A. Jattiot), les chiasmes et les antithèses – « ce que nous voyons, ce qui nous regarde », « à propos de tout ou presque rien » (titres d’articles) – creusent à leur tour l’interstice et renouvellent les objets : livre, dispositif, œuvre conceptuelle, genre paysage. L’art se voit également assigné à une autre tâche : réhabiliter l’effacement de la trace, comme une guerre contre l’oubli, comme une résistance au silence (R. Lindberg), comme autant de territoires de la mémoire (M. Cambier) instable et passagère (Entretien avec G. Kruip). Cette mémoire brise la linéarité du temps pour offrir la possibilité d’un futur antérieur : le passé est là, juste devant nous (S. I.V. Janssen), empêchant son instrumentalisation sous des formes identitaires.
Laisser une trace n’est peut-être pas l’enjeu. C’est l’impossibilité d’en laisser qui engendre l’invention de nouveaux procédés. Le retour de la trace, véhiculant les échos du disparu, s’étend à d’autres territoires, en quête d’ouverture expérimentale. Ainsi de l’indécision esthétique de Bonnard et de l’impermanence de ses œuvres, mettant en avant l’idée d’atelier de l’artiste qui prend en réparation le monde, par fragments, comme il lui vient, selon le parti pris de Ponge. Il en va de même de l’eau qui parle ; du son immatériel de Germaine Kruip, forme primordiale de connexion, qui se déploie aux dimensions de la nature ; des cartes de Marie Zolamian retraçant ses « exils choisis » ; du Feuillaison recelant les fragments d’un univers en expansion d’Aïda Kazarian, d’un oiseau qui condense toutes les voyelles de Dominique Thirion ; d’un silence enfin jouant du paradoxe. Ces choses scrutent la poésie du fugitif, une valeur de rareté dans le temps, pour reprendre l’expression de Freud dans passagèreté, une brièveté qui fait basculer le regard de qui sait la saisir, accroissant le charme de l’éphémère et l’irréductible de la condition humaine.
À la manière de la révolte de Rimbaud ou de l’ange de l’histoire, ces artistes révèlent la figure de la désobéissance à l’impératif guerrier, la résistance à la tempête du progrès (C. Davin, (Faire) face au nucléaire). Chantres de la flânerie et de l’errance, voie « d’accès à d’intimes beautés » (R. Balau), ils invitent le spectateur à repousser les frontières de l’art pour en éprouver l’inédit.
Dina Germanos Besson