

Yves Lacoste © Le Grand Continent
Yves Lacoste est mort ce 20 juin 2026, à l’âge de 96 ans. Géographe majeur, chercheur de renom, toujours attaché au collectif et au partage du savoir et des idées, il a créé et animé la célèbre revue Hérodote qui venait, pour ses cinquante ans, de lui consacrer un ample dossier d’hommage.
Il y avait chez lui un appétit de connaissances qu’il fallait toujours mettre en perspective, une conscience de la nécessité d’une analyse lucide des réalités du monde. Tout son travail – et en particulier par son engagement dans la revue – est tourné vers un partage éclairé, un échange permanent. Pour lui, la géographie, les engagements moraux, la conception stratégique des enjeux du présent, tout concourt à une pensée en mouvement, à la transmission.
Ses travaux, depuis ses premières recherches au Maroc, en passant par le Vietnam pendant la guerre avec les États-Unis, conçoivent la géographie non pas strictement comme une discipline académique et cloisonnée, mais l’envisagent sous l’angle d’une intensité du pouvoir, d’équilibres ou de déséquilibres qui ordonnent le monde physique et politique. Défenseur d’une géographie qui relève de la méthode, Yves Lacoste nous donne nombre de clefs pour penser le réel contemporain et l’histoire de notre monde.
Il nous faudra nous souvenir de sa rigueur, de sa manière de confronter la pensée au réel, de partager des moyens de saisir les enjeux majeurs du contemporain dans un monde de plus en plus troublé. Nous sommes convaincus que l’équipe d’Hérodote, autour de Béatrice Giblin, saura poursuivre avec le même enthousiasme, la même lucidité critique, un travail majeur pour notre époque.
En plus de republier l’ample texte que François Bordes consacrait à Hérodote pour ses 40 ans, nous partageons quelques sources pour plonger dans sa vie, comprendre son travail, ou lire ses textes.
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Vous pouvez lire un long article d’hommage très complet publié dans Le Grand Continent ainsi que la dernière de ses interventions, parue dans les même pages, il y a tout juste quelques jours et intitulé « À quoi sert la géopolitique ? »
Vous pouvez plonger dans le numéro des 50 ans de la revue paru à La Découverte, qui parle de son travail et de la manière dont elle conçoit son rôle aujourd’hui.
Revoir la rencontre « la géopolitique des revues » organisée par Ent’revues et la BPI en 2019 avec Hérodote.
Écouter un podcast avec Béatrice Giblin proposé par L’institut de France.
Lire l’article d’Yves Lacoste intitulé « Géopolitique, géopolémique » dans le numéro 5 de La Revue des revues.
Lire l’entrée « D comme Datasphère » de R de revues,
chronique-abécédaire que proposait François Bordes dans Ent’revues en 2020.
Découvrir de nombreux textes d’Yves Lacoste sur Cairn.
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Voici en intégralité l’ample article que François Bordes donnait à La Revue des revues en 2017 pour l’anniversaire des 40 ans de la revue Hérodote.
Les 40 ans d’Hérodote
par François Bordes
Il n’est pas courant que l’anniversaire d’une revue rassemble un public si nombreux et tant de personnalités de premier plan. Il est bien rare aussi, on en conviendra aisément, qu’une fête donnée en l’honneur d’une revue soit ouverte par le président d’une prestigieuse institution – de surcroît ancien ministre de la culture, de l’enseignement et de la recherche – tout en étant close par un ministre de la Défense en exercice. Belle reconnaissance de la République pour une revue de sciences humaines, une revue de géographie et de géopolitique, la plus célèbre et la plus lue : Hérodote !
À l’Institut du monde arabe (IMA), ce 7 avril dernier, devant près de 400 personnes Jack Lang et Jean-Yves Le Drian accueillaient donc Yves Lacoste, le créateur et maître d’œuvre de la revue accompagné de la rédactrice en chef, Béatrice Giblin. Autour d’eux, sur la scène du grand auditorium de l’IMA étaient réunis Leïla Shahid, Erik Orsenna & Bernard Guetta. Salle comble pour fêter les 40 ans de la revue ! Il y avait la queue en effet sur le quai des Fossés Saint-Bernard, à 18h, ce jour-là, pour célébrer l’événement. Toutes générations confondues, toutes origines, tous corps de métiers – des professeurs et des chercheurs, des étudiants et des décideurs, costumes cravates ou anoraks, baskets ou escarpins : une foule dense patientait devant l’entrée de l’IMA. Chacun, sans doute, méditait ses souvenirs. Ah, Hérodote ! L’un se rappelle le visage navré et méprisant de l’examinateur d’un jury de concours d’enseignement à qui il venait d’avouer qu’il lisait plutôt Hérodote que Mappemonde. Une autre se rappelle sa mission diplomatique en pays lointain, avec pour principal guide un exemplaire de la revue au format si reconnaissable. Un autre encore se régale du souvenir de l’offensive ravageuse menée par la revue contre l’hégémonie du « Grand Chorémateur », Roger Brunet. Qui se souvient encore de ce sabir lyssenko-moliéresque qui domina un temps la géographie universitaire et scolaire ? Il était alors malséant, hérétique, hors sujet, de citer Hérodote parmi les revues de géographie. Le numéro sur « les Géographes, la science et l’illusion » figurera un jour parmi les grandes polémiques intellectuelles scientifiques de la fin du XXe siècle. Toute une scolastique ronflante, techniciste et vaniteuse était étrillée avec une joie féroce et communicative. Quel plaisir, se souvient-elle, de voir l’équipe d’Hérodote réaliser ce strike mémorable ! Depuis, la chorématique a à peu près la même utilité que le fil à plomb à tige rigide cher à Gaston de Pawlowski… Un dernier enfin resonge à la bible de ses années d’étudiant, précautionneusement rangée entre le Petit Mourre et l’Atlas historique de Duby : la mine inépuisable du Dictionnaire de géopolitique.
En un mot : pour qui s’intéresse à la géographie, à l’histoire et à la politique, impossible de ne pas croiser Hérodote et Yves Lacoste.
Jack Lang ouvrit la soirée en rappelant l’importance du travail accompli par la revue publiée par les soins des éditions La Découverte. Béatrice Giblin revint sur les marques de reconnaissance adressées désormais à une publication qui fut longtemps à contre-courant de la géographie universitaire : Grand prix de la société de géographie en 2014, soutien du CNL pour la traduction à l’étranger, numérisation des 100 premiers numéros, inscription de la géopolitique dans les programmes du secondaire, création d’un Institut français de géopolitique… La revue est désormais pleinement reconnue. C’est sans doute que, parallèlement à sa vocation scientifique, elle remplit une fonction citoyenne. Ainsi est-elle lue des décideurs comme des citoyens engagés et désireux de comprendre mieux le monde qui les environne.
Yves Lacoste, avec sa modestie habituelle, évoqua très brièvement la fondation de la revue. Alors professeur de géographie à Paris-VIII, il avait écrit un court article dans Le Monde afin de rappeler la fonction des digues au Vietnam. Celles-ci étaient les cibles de bombardements américains ; qu’elles cèdent et des milliers de personnes auraient été noyées – donnant ainsi l’image d’une catastrophe naturelle et non d’un meurtre de masse délibéré. Son petit article suscita un très grand intérêt pour la géographie – celle-ci se révélait autre chose qu’un « machin ennuyeux » sans prise sur les luttes politiques. François Maspero joua un rôle-clef en accueillant la revue et en publiant le livre de Lacoste sur Ibn Khaldun. Le démarrage fut long mais depuis 1976 la revue n’a cessé de gagner en force, comme en témoigna avec humour Erik Orsenna ou avec reconnaissance Leïla Shahid – elle suivit un temps les cours du fondateur d’Hérodote. Bernard Guetta raconta comment, jeune journaliste à Moscou en pleine Perestroïka, il avait trouvé dans le Dictionnaire de géopolitique un instrument de travail incomparable. Combien de chroniqueurs, de professeurs, de chercheurs, d’étudiants et de citoyens ont-ils puisé en effet à cette généreuse source d’information ? Lors du débat très animé avec la salle, Lacoste rappela qu’Hérodote ne servait pas une cause et que les lecteurs prennent dans la revue « ce qui les intéresse ». Ce projet encyclopédique dans le sillage d’Hérodote d’Halicarnasse et d’Ibn Khaldun, Giblind le résume en une formule : « Hérodote espère aider à penser ».
Enfin, Jean-Yves Le Drian prononça le discours de clôture de la soirée. Après être revenu sur les données majeures de la géostratégie française « impliquée avec prudence et modestie », le ministre de la Défense insista sur l’importance de l’analyse et de la réflexion sur la longue durée. Pour cela, les revues jouent « un rôle essentiel » et constituent un « outil de compréhension de la complexité ». Le ministre des armées saluait ainsi la revue de l’auteur de La Géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre. Et en quarante ans, Hérodote en a produit, de ces armes que l’on dit, avec raison, indispensables à la critique et à la compréhension du monde.
Pour marquer l’anniversaire, la revue d’Yves Lacoste ne se contenta pas de la fête et saisit l’occasion pour réfléchir à sa propre trajectoire en demandant à Jean-Robert Pitte, président de la Société de géographie issu d’une autre mouvance, de retracer « quatre décennies de lecture pragmatique du monde ». Riche et précise description de l’identité de la revue et de sa place dans le paysage de la géographie française, l’article rend hommage aux combats de la revue. Pitte rappelle l’importance de l’engagement de Lacoste pour pourfendre « l’idée très répandue selon laquelle la géographie est un savoir sans application pratique qui demande de la mémoire plus que de l’intelligence ». « Notre discipline paie encore très cher » cette réputation ajoute-t-il en citant un propos de Pierre George définissant le géographe comme un « notaire » ne devant pas « se substituer aux ingénieurs ou aux décideurs politiques ». Cette dimension politique de la trajectoire d’Hérodote est particulièrement bien évoquée ici. Pitte décrit l’évolution d’une démarche militante vers un plus grand pragmatisme – le moment-clef étant à ses yeux la parution de Contre les anti-tiers-mondistes (1985). Se méfiant des idéologies, pragmatique et opiniâtre, critiquée à gauche comme à droite, la revue fait preuve d’une « chatoyante variété ». Pitte évoque aussi la polémique contre la chorématique : attaquer frontalement la « machine de guerre prométhéenne » de Roger Brunet était « courageux alors que [cette] école de géographie […] monopolisait une grande partie des moyens de la recherche et des recrutements en France, sans oublier les programmes et les manuels de l’enseignement secondaire ». Ce positionnement se paya d’une certaine solitude au sein de la géographie. « Modèle d’humilité », la revue ne plastronne pas, ne prétend pas avoir réponse à tout. Désormais reconnue et célébrée, lauréate du grand prix de la Société de géographie, Hérodote peut savourer ce qui constitue une victoire intellectuelle.
Cette reconnaissance marque aussi celle de la géopolitique. Cette évolution est étudiée avec grande précision par Laurent Carroué. L’ancien président de l’agrégation et du CAPES d’histoire et géographie présente la place de la géopolitique dans l’enseignement scolaire en France. La rénovation des programmes au cours des années 2000 a en effet donné une large place à une discipline jusque là très minoritaire, voire inexistante. Signe des temps… que résume très bien cette formule d’Olivier Bernard dans ses « Dix brèves notations pour quarante ans d’Hérodote » : « l’inquiétude géopolitique ne s’est pas apaisée, mais plutôt amplifiée ». Le texte de ce témoin et collaborateur de la revue dès les premiers numéros apporte un éclairage particulièrement intéressant puisqu’il croise à la fois le témoignage personnel, l’observation et l’analyse. Il pose quelques jalons pour une histoire intellectuelle de la revue. Bernard rappelle ainsi l’importance de Vincennes et de la rencontre entre François Châtelet et Yves Lacoste, la redécouverte de Reclus et de Vidal de la Blache. Il appelle de ses vœux une étude globale d’histoire des idées « fondée sur des archives, des correspondances, des entretiens »… Il est certain que l’histoire de la revue Hérodote constitue un terrain de recherches particulièrement fertile.
Mais l’histoire continue ! à preuve, l’article que Béatrice Giblin consacre à la place du monde arabe dans les analyses géopolitiques de la revue. Revenant sur l’étude de cette question au cours des quarante années d’existence de la revue, la directrice pose ce constat clair et net : « les Arabes sont l’un des thèmes principaux de la revue ». Plusieurs moments jalonnent cette interrogation continue des enjeux géopolitiques du monde arabe, rythmée par de nombreux dossiers. D’abord, dès 1983, la revue s’intéresse aux géopolitiques du Proche-Orient ; elle questionne ensuite la géopolitique des islams avant de se pencher sur les relations entre l’Occident et le monde arabe et, récemment, sur l’islamisme. A chaque moment, les analyses de la revue précèdent l’actualité en braquant son faisceau sur des sujets dont la géopolitique mesure le niveau d’ébullition. Ainsi la revue choque-t-elle souvent, comme en 1995, quand elle intitule un numéro « Maîtriser ou accepter les islamistes ».
En octobre 2011, dans un dossier consacré à la Géopolitique du Sahara, Lacoste avait en quelque sorte diagnostiqué la possibilité de développement de mouvements comme Daech, Boko Haram ou AQMI : « L’idée du jihad […] est aussi un combat pour faire l’unité du monde musulman en attaquant les États qui les divisent. » On mesure bien ainsi la puissance des analyses géopolitiques concernant les questions les plus brûlantes de l’heure.
Rien de plus logique donc à ce que ce numéro anniversaire propose un dossier sur les questions géopolitique du monde arabe. L’ensemble réunit une vingtaine d’articles faisant le point sur les situations nationales, en se concentrant sur le Machrek (Égypte, Syrie, Yémen, Arabie Saoudite, Liban, Palestine ; le Maghreb n’est cependant pas absent avec trois études consacrées à l’Algérie, à la Libye et à la Tunisie). La question de Daech fait naturellement l’objet de plusieurs contributions et elle est au cœur de l’entretien avec Gilles Kepel. Parmi les articles plus thématiques, signalons l’étude que Frédérick Douzet consacre au cyberespace « troisième front de lutte contre Daech ». Professeure à l’Institut français de géopolitique fondé par Lacoste, la spécialiste propose de « pointer l’extrême complexité de la lutte contre la propagande de Daech via le cyberespace » tout en ouvrant des pistes méthodologiques pour comprendre la géographie de cette propagande. Ainsi propose-t-elle de « cartographier la propagande de Daech dans le cyberespace »… La géographie sert toujours à faire la guerre : rappelons que le Livre blanc de la Défense a fait du cyberespace le 5e domaine militaire. Cartographier la cyberpropagande peut apporter une réponse aux questions que pose la lutte contre le cyberterrorisme. Mais Douzet précise bien que ce « troisième front » n’est pas un simple front militaire ; s’il s’agit de se défendre contre un ennemi, il faut aussi comprendre pourquoi certains jeunes citoyens sont réceptifs à cette propagande. La géographie doit alors s’unir à la géopolitique, la sociologie, la psychologie, l’histoire, bref aux sciences humaines et sociales, pour mieux décrypter et comprendre ce monde qui est le nôtre.
Depuis quarante ans, la revue Hérodote s’y emploie, elle continue aujourd’hui son travail d’utilité publique.
François Bordes
(texte paru dans le numéro 57 de La Revue des revues).