
Avec le soutien de la ville de Brest et de sa médiathèque, où persistent les archives du poète, plasticien, mail-artiste et banalyste disparu il y a quatorze ans, les Cahiers Jean-Pierre Le Goff viennent de raviver d’un grand coup de soufflet la mémoire de son œuvre protéiforme dans une publication remarquée, et remarquable. Alors que disparaissent tour à tour deux immenses poètes de notre quotidien, urbain-rural, dont l’un porta si haut L’Amitié des abeilles (Jean-Loup Trassard, 1961) et l’autre L’Herbe des talus (Jacques Réda, 1984), il y a tout lieu de se réjouir de ce qu’un autre esprit plein de curiosité et de fantaisie sorte de l’ombre relative où sa discrétion l’a tenu.
Inscrit depuis 1986 parmi les membres de cet étonnant mouvement d’intérêt qu’est la Banalyse, sorte de prolongation très indirecte du Collège de ‘pataphysique dont la potacherie parfois un peu navrante aurait été effacée au profit d’une métaphysique du rien et du pas-grand-chose – derniers replis possibles de l’âme dans une civilisation mercantile –, Jean-Pierre Le Goff (Douarnenez, 2 août 1942-Montmorillon, 26 février 2012), justement collaborateur de la revue De rien (Stéphane Mahieu dir.), a laissé une œuvre poétique plus étendue qu’on ne pouvait s’y attendre, tant la discrétion de son auteur aura été grande de son vivant, et les médias utilisés d’une périphérie charmante.
En prose essentiellement, et constitués de « gestes poétiques » publics – Yves Leroy a écrit à ce sujet Les Ultimes actes poétiques de Jean-Pierre Le Goff à Douarnenez (association des amis de J.P. Le Goff, 2025) publié conjointement au numéro de la revue, tout ce qu’il faut savoir sur l’histoire de ces happenings non-sensiques ou, au contraire, terriblement sensés dans leur décalage délicieux – l’œuvre mérite aujourd’hui lecture/relecture et analyse. On ne laisse pas des écrits comme « Dix Femmes à Thouard » sans que cela porte à conséquence.
Le numéro inaugural de la revue, intitulé « La Forge poétique. Portrait croisé de Jean-Pierre Le Goff par ses amis » – car ar goff signifie le forgeron en breton (source Eugénie Dubreuil) –, est donc un recueil d’hommages et de souvenirs par ses amis et connaissances. On y retrouve nombre de ces activistes de la chose littéraire que l’histoire littéraire va rétablir gentiment dans les décennies qui viennent en leur place légitime. Leur modestie nous en voudra certainement de citer Abdul Kader El-Janabi, Pierre Bazantay, Pascal Commère, Jean-Christophe Belotti, Joël Cornault, Yves Hélias, Joël Gayraud, etc.
La deuxième livraison des Cahiers Jean-Pierre Le Goff, reviendra sur le parcours banalyste de Jean-Pierre Le Goff entre 1985 et 1991, expérience dont il se mettra en retrait par la suite, non que les affinités ne subsistent avec ce mouvement. Depuis l’arrivée de l’autorail en gare des Fades (Puy-de-Dôme, IVe Congrès ordinaire de Banalyse), il participa, « au risque de l’ennui » à la plupart des manifestations banalystes de ces années, comme Les Entretiens de La Loupe, La Traversée du 22 Mars, La Mission d’inspection de la délégation belge à Bruxelles, en passant par les voyages à Prague aux Rendez-vous de Branik, brève réplique du Congrès des Fades au terminus d’une ligne de tramway dans la banlieue pragoise.
Tout à la joie enfantine de l’incongru, conviant dans un même élan poésie, inventivité, légéreté et réflexion, Jean-Pierre Le Goff est un créateur, puisque le mot de poète exclut l’artiste s’autorisant des installations comme la pose de fausses plaques de rues ou la dispersion de découpes de reproductions d’œuvres d’Yves Tanguy sur une plage… Si les lecteurs de Le Cachet de la poste. Feuilles volantes (Gallimard, 2000) savent, comme Jacques Réda, à quel point ils ont été favorisés d’en être les lecteurs, et, pour les plus rares, les spectateurs invités : « Partout des signes se manifestent… Non content de les enregistrer, Le Goff les relie entre eux et, avec un mélange de pragmatisme et d’intuition, fixe le point où ils convergent et se recoupent. »
Désormais, le magicien sans dieux ni doctrine ayant plié ses gaules – il avait, avouons-le, un petit côté pêcheur à la ligne, ce qui ne manque pas d’être curieux pour un Breton pur souche –, il reste à interpréter cette œuvre protéiforme et à en garantir la pérennité dans le temps, ce matériau si rare au sein « l’industrie culturelle du livre », cette machine à broyer les initiatives non conformes.
Éric Dussert