« Au fil des livraisons

Rehauts n° 40

Quel goût aurait le numéro 40 de Rehauts ? Celui du thé ? « Délicatesse de la cérémonie du thé/qui m’apaise », « Cette amertume que je bois/Se répand dans mon corps/Et je ne meurs pas » (Jean-Claude Caër au cœur du Japon des temples, cimetières, sanctuaires). Au-delà de l’amer, un goût de mort, de rien si obstinément cultivé qu’il en arrive à faire sourire : le grain dru (…breton) des courtes et moroses pensées de Jean-Pascal Dubost : « Rien est le plus bel avenir qui soit », « Soyons morts, et fiers de l’être ». Un goût de nostalgie, le goût du père disparu: « …et si mon poème/Qui voulait parler de mon père en cette ville d’Arras/Reconstruit quelque chose qui ressemble/A des moments de sourire dans l’imparfait de sa vie ? » Fluidité de James Sacré qui caresse les arbres d’Alexandre Hollan, croise les « petits ustensiles de cuisine en métal émaillé » et un trombone. Un goût de médicament qui fait rire, c’est sûr, concocté par Daniel Cabanis dans une série de tableaux (« Pharmacie chevaline ») ; en voici deux incipit «  Oui, madame, le chapeau fait grossir. », « Non, Monsieur le surmoi ne s’opère pas, surtout gros comme le vôtre. »

Non, impossible de figer le goût de Rehauts – qui assurément n’a pas un gros surmoi mais un moi partagé, ouvert, infiniment plastique. Car on n’aura rien dit  des notes acides de Christine Bonduelle (« 7 conversations courbes »), de l’entêtante mélopée de Christiane Verschambre (« dit la femme, ni l’enfant »), d’un puissant fumet Italien de Giuseppe Bonaviri et du nuage léger venu d’Allemagne (Karl Lubomirski).

Et puis ceci au cœur du numéro des œuvres de Patrice Pantin : dans un carré anthracite pas si certain, des lignes blanches se rencontrent, s’épousent, s’ignorent, se brisent. Des compositions à la beauté savamment simple qui donnent le goût de s’attarder. Rehauts en somme.

André Chabin


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