« Au fil des livraisons

À la lisière

 

Konrad von Megenberg, « Das Buch der Natur », XIVe siècle

S’intéresser aux jardins, c’est toucher à des formes sensibles, vivantes. Cela revient à penser, concevoir des idées, articuler des savoirs, observer des mondes, à partir d’un espace qui se conçoit comme un carrefour entre le monde naturel et la civilité humaine, dans une forme de tension fondatrice. C’est que pour Marco Martella, le créateur de la revue Jardins, il ne s’agit nullement de se spécialiser à l’extrême ou de se loger dans un air du temps écolo qui transfigure la nature, mais bien de considérer le jardin, dans le droit fil d’une tradition très ancienne, comme le point de départ d’exercices de la pensée.

 

Le jardin l’incarne, lui donne une forme, un point de départ, un ancrage, c’est selon. Ce n’est assurément pas un espace circonscrit, imperméable au monde, aux idées, aux sentiments. C’est un espace en retrait, libre des contingences ultra contemporaines, qu’il faut aborder de biais, par le détour en quelque sorte. C’est pourquoi probablement cette belle revue, d’une grande sobriété, assez étroite de format, à la belle petite typographie, aux illustrations élégantes, se conçoit comme une traversée, une forme de déambulation de l’esprit.

 

Et c’est aussi son paradoxe : se concentrer tout en demeurant toute ouverte à une multiplicité de questions, d’enjeux, de rêveries. Dans un texte à paraître dans le numéro 62 de La Revue de revues dans lequel il revient sur l’histoire de sa revue, Marco Martella, insiste sur une manière originale et collective de concevoir le jardin dans « sa dimension existentielle », comme on userait d’une « poétique » pour lire et percevoir. Il y insiste sur les « liens étroits, complexes, parfois contradictoires mais toujours nourrissants, avec les hommes » qu’entretiennent depuis toujours les jardins. Ceux qui écrivent dans ses pages adoptent un regard qui ne veut pas épuiser son objet mais « en faire apparaître le mystère ».

 

La 8e livraison de Jardins s’attache à la lisière, à la comprendre, la nommer, la reconnaître. Et c’est avec une grande variété de points de vue qui s’expriment à partir de cette question d’une frontière complexe entre le dedans et le dehors de l’espace comme en son sein, de ce qui s’y joue de la vie des hommes comme de la disposition des choses. On y découvre une lisière qui ne sépare pas strictement mais offre des possibles de déplacements, de traversées, de reconnaissance, de retrait aussi. Ce n’est pas qu’une frontière mais aussi un lieu dans lequel on peut se tenir, un espace accueillant, un refuge transitoire ». Il s’y définit autant un extérieur qu’un intérieur, mais il s’y trouve une valeur symbolique puissante. La lisière y est abordée comme une trace, un entre-deux, quelque chose de finalement éphémère.

 

Des clichés se désamorcent ainsi d’emblée et des évidences nous sont épargnées. Au gré des contributions qui ressorte à des déambulations mentales, réflexives, à des sortes de sonates de l’intelligence qui s’exerce sur une réalité physique, on découvrira et des questions et des lieus et des pratiques bien surprenantes. Comme l’écrit Jacques Tassin en ouverture du numéro : « Tout est lisière dans le monde vivant, puisque rien de vivant n’existe en dehors des rencontres. » Et c’est à des rencontres assurément que ce beau numéro invite. On passe ainsi des digressions philosophico-littéraire de Kenneth White sur le Candide de Voltaire à des descriptions superbes des côtes abruptes des bords de la mer Tyrrhénienne, de jardins anglais complètement ouverts et ensauvagés à ceux de Venise que n’arrête que la mer, de l’hybridation promue par le jardinier William Robinson à l’usage des plantes en pots dans le quartier de Kitashinagawa de Tokyo…

 

Kitashinagawa par Yumi Hirano

Que l’on s’intéresse aux jardins ou pas, qu’on plante des fleurs dans le sien ou non, que la nature nous fascine ou nous effraie, ce n’est pas le problème du tout. Ici, ce qui compte, c’est la propension à penser à partir d’un lieu, d’une pratique, d’une organisation, du vivant, de l’instable, d’une réflexion ou d’une association intellectuelle. C’est ceci que cette revue apporte à ses lecteurs, la manière dont elle fait dévier le cours évident du regard et, par là même, de la conception du réel, de ce qui nous entoure, avec quoi l’on s’associe. On y est surpris bien souvent, on y gagne quelques idées et quelques représentations, un équilibre en tout cas.

 

 

Hugo Pradelle

 

NB : Le texte de Marco Martella paraîtra à l’automne 2019

dans le 62e  numéro de La Revue des revues.

 

 


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