Au rendez-vous des amis (1)

Ent’revues vous propose une nouvelle chronique entièrement consacrée aux cahiers, bulletins, feuilles, d’amis d’écrivains ou d’artistes… Déambulations et curiosités réjouissantes en perspective… Le premier épisode fête le cinquantième numéro des Études Romain Rolland. Cahiers de Brèves en même temps que le centenaire d’Europe.

 

 

 

Parmi les centaines et centaines de revues qui existent, beaucoup sont des publications dites d’amis, qu’elles prennent la forme de cahiers, de bulletins ou, plus modestement, de feuille de liaison. Nombre d’entre elles passent peut-être trop souvent sous nos radars critiques. D’où cette chronique que j’inaugure aujourd’hui, qui en donnera régulièrement un aperçu. Dans l’idéal, une à deux fois par mois, rendez-vous est pris ici pour orienter la lumière du côté de ces parutions-là, qu’elles soient récentes, évidemment – ce sera ma priorité –, ou (bien) plus anciennes, au gré de mes redécouvertes dans ma bibliothèque personnelle ou lors de mes furetages chez les bouquinistes. Une façon comme une autre de tenir ensemble l’histoire et l’actualité des revues…

 

Pour commencer ce panorama, parlons d’Études Romain Rolland*, 50e du genre, dont la couverture accueille un portrait réalisé par Frans Masereel en 1919. Un numéro anniversaire, donc, et ce au moment même où la revue Europe célèbre, elle, son centenaire en 2023. Fondée il y a un siècle sous l’impulsion de Romain Rolland, la vénérable revue est animée de longue date, avec abnégation et rigueur, par l’infatigable Jean-Baptiste Para. C’est un texte de l’intéressé qui, justement, ouvre cette livraison d’Études, manière de retour aux sources rollandiennes ou plutôt, pour mieux dire, expression renouvelée d’une fidélité aux origines du projet de la revue Europe, « d’élargir les frontières de l’esprit ».  « Il y a maintenant un peu plus de quarante ans que je poursuis ma tâche à Europe. J’ai eu bien des fois à réfléchir à ce que signifiait la notion d’héritage, mon activité me plaçant en quelque sorte comme un maillon ou un relai dans la continuation d’une œuvre humaine. Et il m’est apparu que cet héritage constitué par le passé de la revue n’était pas un lest, mais un arcboutant de l’avenir. Romain Rolland y a sa part essentielle et je reconnais sa voix dans le chœur », écrit Para, en continuateur inspiré du père fondateur.

 

Avec le temps, on a sans doute un peu trop oublié à quel point Romain Rolland aura été un écrivain-monde, une figure intellectuelle d’envergure exerçant un puissant magistère moral, comme le rappelaient encore récemment, c’était il y a un an, et un colloque outre-Rhin, à l’université de Passau, et le périodique Unité publié par l’Institut Roman Rolland… de Kyoto, deux initiatives dont la revue se fait l’écho dans ses brèves de fin. Ailleurs, l’universitaire Claire Basquin montre dans sa contribution la place importante faite à l’œuvre de Romain Rolland dans les corpus de l’enseignement primaire français, entre 1900 et 1945. Elle a scrupuleusement dépouillé manuels scolaires, cahiers d’élèves ainsi que revues professionnelles du corps enseignant sur la période, et ce travail atteste de la popularité, alors, de l’auteur de Jean-Christophe. À cette époque, on le citait tout comme l’on mentionnait d’autres éminentes figures, Victor Hugo ou Jules Verne, Shakespeare ou Dickens ! Si tant est qu’on fasse encore des dictées en classe aujourd’hui, on doute que des textes de Romain Rolland en fournissent la matière première. À considérer cet exercice scolaire comme un miroir du temps, on n’y voit plus s’y refléter de nos jours le visage de l’écrivain. Tenez, à propos de reflets, on peut évoquer aussi la contribution que l’universitaire Denis Pernot consacre à la présence de Romain Rolland dans le parcours – celui d’une comète dans le ciel communiste – de Raymond Lefebvre (1891-1920), disparu en mer au retour d’un voyage en Russie soviétique alors qu’il n’avait pas même trente ans. Le nom de Lefebvre, ardent pacifiste, n’est plus guère familier qu’aux archivistes et historiens de la vie politique française du début du XXe siècle. Il fut une sorte de chaînon épistolaire entre Barbusse et Rolland, comme le souligne Denis Pernot : « Il a joué un rôle d’importance secondaire entre les deux maîtres qu’il admirait également. »

 

Romain Rolland (photo de presse / Agence Meurice, 1914) © BnF

C’est à d’autres médiations que Brigitte Vergne-Cain et Gérard Rudent s’intéressent de leur côté, le tandem se penchant sur le rôle que Romain Rolland a pu jouer, en 1888, dans la défense du théâtre d’Edmond de Goncourt, l’aîné des frères, attaqué par la critique, ou revenant sur la rencontre, un certain jour de mai 1924 à Vienne, entre Freud et Rolland en présence de Stefan Zweig, dans la position de l’intermédiaire. Plus loin, parole est donnée au germaniste et essayiste Jean Lacoste, que les lecteurs d’En attendant Nadeau connaissent bien, qui salue la mémoire de Roger Dadoun (1928-2022), lequel s’employa sa vie durant, par ses « interventions hardies » dans des revues ou les médias, à promouvoir la portée polyphonique de l’œuvre de Romain Rolland, et notamment la « tension féconde entre raison et religiosité » qui la traverse et la travaille. Artisan de la publication des Œuvres complètes de Romain Rolland aux Classiques Garnier, Roland Roudil rend hommage, pour sa part, à Serge Duret (1947-2022), auteur d’une thèse sur Romain Rolland en 1992. À l’écrivain il consacra différents travaux de recherche au fil des années, en même temps qu’il s’adonnait à sa passion pour le kyudo (tir à l’arc traditionnel japonais) ou à la lecture sensible de Balzac ou Mirbeau ; Serge Duret qui a signé une présentation critique, à paraître prochainement, d’Empédocle et l’âge de la haine, ce livre-plaidoyer universaliste de Rolland dont l’édition originale date d’avril 1918.

 

Dans cette riche livraison d’Études dont on ne peut tout signaler, on découvrira également, et j’en terminerai par là pour cette toute première chronique, la transcription d’une dizaine de pages des Carnets d’Italie. Amorce d’une publication au long cours, précisons-le pour ceux que la chose intéresse particulièrement. Inédites en effet, ces notes italiennes ont été prises lors d’un séjour transalpin de Romain Rolland en 1889-1891. Il y est question surtout de ses visites dans les musées, de ses émerveillements devant les œuvres de Mantegna ici, de Vinci là (« un génie qui a été l’un des plus beaux et des plus complets représentants de la vie ») et ailleurs Tintoret, Rembrandt ou Dürer (à propos de ce dernier : « C’est un peu déplacé de venir en Italie pour admirer les Allemands », plaisante-t-il au sortir de sa visite de la Pinacothèque Ambrosiana, à Milan).

 

Anthony Dufraisse

 

 

* Études Romain Rolland. Cahiers de Brèves, n° 50, janvier 2023.