Avoir du chien : animal no 10

Du chien de Loréna Bur qui rêve au dos de la revue à la mouche coincée entre deux vitres de Jonas Fortier et, pourquoi pas ? en passant par la sphinge de Marine Riguet, on n’aura pas à chercher loin pour trouver l’animal convoqué par le titre de la revue, si l’on y tient. Il n’a cependant rien de programmatique et n’annonce nulle restriction thématique. animal frappe au contraire la variété des textes et des voix qu’il réunit, prolongées par un contrepoint pictural, chacune des deux livraisons annuelles associant un plasticien aux sept poètes invités.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Comme chaque année depuis 2021, cette parution de décembre regroupe en réalité deux numéros : celui du printemps, publié en ligne au mois de mars, et celui de l’hiver – soit quatorze poètes et deux plasticiens, qui se partagent les deux saisons dans une mise en page élégante et aérée, dont le graphisme sobre n’oublie aucun détail propre à charmer l’œil. Le noir et blanc majoritaire souligne l’esthétique textuelle. Un aplat noir sur laquelle titre et nom d’auteur ou d’autrice se détachent en blanc constitue l’ouverture de chacune des contributions, accompagnée d’une brève biographie du poète ou de la poétesse. Notable exception, les cahiers dédiés à la création picturale sont introduits par des aplats de couleurs vives. On l’aura compris, avant même que ne soit entamée la lecture, animal offre déjà un objet que l’on feuillette et manipule avec plaisir.

La moisson de printemps du dernier numéro s’ouvre sur Loréna Bur, dont le « Jardin loin de tout » fourmille de présences et de gestes quotidiens – autant de murmures qui évoquent et prolongent les ancêtres, animent les lieux et les jours de tout un passé qui s’attarde. Le regard de Pierre Parlant, qui suit, porte encore plus loin. Dans « 3 & 4 », il détaille les fresques que Gentile da Fabriano (≃1370-1427) consacre aux sept arts libéraux. La description, tout en rendant compte des formes, des couleurs et des techniques, interroge le lien entre la discipline et l’idéal, mais aussi le sens, ou son vacillement, au gré des hasards du temps, de son usure, de ce qu’il fait disparaître. L’énigme à laquelle s’attache ensuite Marine Riguet ne doit, elle, rien aux outrages du temps : c’est la parole qui la constitue d’emblée comme telle, inaugurant un destin et engendrant un monstre. La poétesse revisite en effet le mythe d’Œdipe, qui reste innommé, brouillant subtilement la portée de ces vers. Elle y transcrit une apparition, naissance ou métamorphose, qui se joue entre la voix et la vue, entre la parole et l’image, et dans leur abolition : le noir et le silence.

Le numéro enchaîne cependant sur la couleur, avec les portraits issus des carnets de croquis de Jean-Gilles Badaire (1951-2022). Ils représentent ensuite des auteurs illustres (Pessoa, Genet ou Joyce, parmi d’autres) ou d’illustres inconnus. Ils sont suivis du long poème en prose de Lionel Bourg qui annonce, de prime abord assez paradoxalement : « Peut-être n’écrit-on que dans l’espoir de se dissimuler. » S’ensuit une éloquente diatribe contre les goûts de l’époque, qui débouche sur les franches invectives de la mère du poète – la première aussi à l’avoir aussi bercé de vers. Les souvenirs d’enfance retracent un lien particulier avec la poésie, refuge ambigu : y disparaît-on pour apparaître, ou l’inverse ? Le texte de Béatrice Trotignon, « Quintes de clous », prend en tout cas pied de la lettre l’idée d’apparition par le poème. Les strophes de cinq vers épars, comme autant de cadres « cloués » sur la page selon d’amusants jeux de typographie, égrènent de minuscules instants de bricolage. Cet essaim de notations mi-légères mi-profondes finit, par dessiner un « chez s/i », même si « rien n’est droit », ou justement pour ça.

C’est sur une tonalité plus funèbre que se clôt le numéro de mars, avec le beau poème de Lucie Taïeb, qui se questionne sur « les causes du décès », peut-être moins multiples qu’on ne croit. Elle fouille ce qui est dit et ce qui ne l’est pas, sonde une parole scandée par le doute et les mots qui achoppent.

Les textes de décembre s’ouvrent ensuite sur une évocation de Melville par Bernard Chambaz, qui s’attache à saisir l’écrivain âgé dans sa dimension moins directement littéraire, rappelant au passage ses échecs dans ce domaine. Et pourtant… ne conclut-il pas, se contentant d’émailler son poème de citations de Melville. L’œuvre de Frédéric Khodja, le peintre convié pour cette saison, témoigne peut-être de la même soif d’espace qui animait l’auteur américain. Ses toiles livrent architectures et paysages dans un minimalisme de lignes et de couleurs où s’ordonne et s’épure la sensation, flirtant avec l’onirisme.

David Christoffel, ou plus exactement le clone auquel il donne la parole, nous fait pour sa part basculer dans le joyeux vertige d’une logique qui vire vite au dédale de faux-semblants, parasité d’erreurs et… d’émotion. Peut-être de quoi balayer les soupçons entretenus par l’être artificieux et synthétique ? C’est en tout cas la foi dans le « discours jusqu’au dernier mouvement de la langue » que professe Jonas Fortier dans le poème suivant. Il y saisit le réel par de brèves évocations, parfois bousculées en avalanche, et cherche dans les signes quelque boussole – avec ses renoncements face à nos vies et à leurs pertes. À cette mélancolie succède le ton tout différent d’Audrée Wilhelmy, dont « les colères » se profèrent en anathèmes martelés en vers courts, maudissant et multipliant les procédés de répétition, pour retourner la violence et l’exclusion contre les exploiteurs.

Le même renversement en miroir est à l’œuvre dans son second poème, où cinq renardes semblent défier les chasseurs et leurs pièges. Hélène Grimaud nous fait ensuite partager, pour ainsi dire, dans la vie de sept poèmes. La phrase joueuse s’y ébat pour « démantel[er] règles et normes » et accueillir les pensées anarchiques qui nous habitent déjà. Si la phrase d’Hélène Grimaud est « folle » de la poésie, les poèmes d’Aldo Qureshi, qui clôt le numéro, eux, rendent compte de la folie de notre monde contemporain. Ses anecdotes, mi-cocasses, mi-désespérantes, brocardent les absurdités de l’époque et ses lieux communs, fissurant de surréalisme leur écrasante évidence.

Ce dernier numéro (le prochain, en ligne, est imminent) éblouit une fois encore par sa richesse. Derrière la nette diversité des voix fourmillent mille et un échos dont le lecteur tissera à sa guise le réseau, se créant son propre chemin dans ce qui constitue, ainsi que le relevait déjà Françoise Delorme dans sa recension de 2023, une belle anthologie en construction.

 

Noëlle Rollet

 

Coordonnées de la revue