Cas d’école #1 : Cahiers mésozoaires

 

En tout bien tout honneur, je commencerai par une revue d’école, rédigée par des professeurs, des chercheurs, des artistes.

 

Il s’agit en effet d’une publication de l’École supérieure d’art d’Aix-en-Provence.

 

Deux enseignantes – entre autres champs d’action de leurs talents – sont à la manœuvre, Emma Bigé et Barbara Satre. Elles invitent artistes, critiques, théoriciens et penseurs à composer avec elles autour du thème paradoxal, lorsqu’il s’agit de créer : « Destructions ».

 

La revue est classique, 17 x 23 cm, le texte prédomine dans ses 112 pages : un portfolio en couleurs de 8 pages suit l’introduction, puis se succèdent les contributions illustrées de vignettes en noir et blanc.

 

La couverture est graphique, où les inscriptions se font discrètes – n° o ; cahiers mésozoaires ; décembre 2021 en tout petit et titre décomposé en syllabes écartelées –, où un motif abstrait leste l’aplat, en vert sur le papier jaune. Mais ce n’est pas une abstraction : c’est une trichoplax adhaerens. D’abord reconnue comme mésozoaire, c’est en fait une placozoaire, vous aurez rectifié de vous-même (c’est indiqué en deuxième de couverture) (et c’est en troisième de couv’ que la définition vous sera donnée : des « vivants » du « milieu », entre micro et macroscopique).

 

Joie d’apprendre un mot nouveau et qui décrit un entre-deux. L’introduction vaut pour ce numéro 0 : vaudra-t-elle pour les suivants, ou bien « Destructions » ne s’applique qu’ici ?

 

En tous les cas, à la suite de Marguerite Duras, « Détruire », commentent-elles, dans des champs dénotatifs ou mentaux, descriptifs ou abstraits.

 

Les contributions sont écrites pour ce numéro, si ce ne sont quelques pages d’un journal de bord tenu lors d’une exposition par Nicolas Lemaître grâce au système LATEX, à la demande de Anne-Valérie Gasc (c’est elle qui signe), « Héphaïstos 2 », des extraits de Des modes d’emploi et des passages à l’acte (RIOT Éditions) de Jean-Baptiste Farkas, les dernières entrées d’un Inventaire des destructions [dans l’art] par Éric Watier et « Retourner la violence, restaurer le monde », transcription d’un entretien de Elsa Dorlin. Déjà transparaissent du sens, des significations mais aussi des propositions déconcertantes, qui vont se multiplier au fil des articles, tant les abords du thème sont variés, en regard de pratiques artistiques elles-mêmes hybrides, innovantes. On pense à Éros et thanatos, à la tabula rasa, à la destruction fécondante mais l’on sera surpris des mondes qui s’ouvrent ici.

 

« richoplax adhaerens from Australia in light microscopy », par Oliver Voigt

 

La revue s’organise de façon méthodique, un ordre sous-tend la succession des textes traités de même façon.

 

Les premiers dresseront un état du monde. Après l’introduction de Emma Bigé et Barbara Satre, des considérations sur des créations : Melancholia, de lars Von Trier (Aline Wiame .:. « Éléments pour une esthétique de résistance à la sidération »), sur des expériences de vie écologique autonome (Clara Breteau .:. « Poétiques de l’autonomie en terres mutilées »), une uchronie (ou récit de science-fiction de Helen Torres .:. « Chtuluzine. Récits SF pour une planète blessée ») puis des propositions de cadre pour (re)penser notre place au monde (l’étonnant « Hydroféminisme. Devenir un corps d’eau » par Astrida Neimanis) ou le point de vue de l’artiste (Camille Paulhan .:. « L’artiste ne veut pas donner son œuvre à une société aussi infecte que celle-ci ») suivi de textes relatant des actes artistiques , mis en perspective (Anne-Valérie Gasc .:. « Héphaïstos 2 » ; Jean-Baptiste Farkas .:. « Des modes d’emploi et des passages à l’acte » ; Dominique Angel .:. « En vérité j’aimerais ne plus avoir d’obligation envers l’art…» ; Morgan Labar .:. « Tout casser et faire caca sur ses jouets ») pour aboutir à un « Inventaire des destructions » par Éric Watier , liste non exhaustive mais édifiante d’actes artistiques, présentés de façon concise, de quinze artistes, de Christian Dior – sa pratique quotidienne de déchirer les dessins non satisfaisants –, à Fabien Bitard, le 6 février 2020 vers 20h.

 

Mais la revue ne s’arrête pas là : Elsa Dorlin nous propose « Retourner la violence, restaurer le monde » et surtout, en conclusion ouverte et inspirante, c’est elle qui avait commencé : Emma Bigé nous l’écrit : « Nous ne nous détruirons pas ». Alors, nous continuerons de créer tant que nous serons humains. Un beau programme !

 

 

Yannick Kéravec