« Au fil des livraisons

Images documentaires : Voyages

Le cinéma, comme le voyage, est un mouvement. Toutes leurs parts peuvent se diffracter et signifier des choses différentes, à l’infini, pour chacun. Mais c’est bien le rapport de ces deux lignes, de ces deux directions qui occupe le numéro de printemps d’Images documentaires (no 90/91). On y voyage évidemment dans des espaces, on y suit des trajets, des voies, des cheminements, mais on y suit aussi des lignes temporelles, des retours vers le passé, des congruences étranges qui font se confronter ce que nous sommes et ce que nous avons été, peut-être, on l’espère, ce que nous serons. On s’immisce dans des vies, dans des hasards subjectifs, des intimités ; on regarde des paysages, on entend des voix ; les routes défilent, les visages s’offrent…

Comme Jean Breschand le dit, le film de cinéaste-voyageur consiste en « une ouverture aux possibles », un pas fait dans une direction qui nous extrait de nous-mêmes, nous livre au hasard. Tous les films ou les cinéastes mis en avant dans le dossier « Voyages » interroge, par des biais bien différents certes, mais toujours avec la même énergie ou la même disponibilité, une confrontation entre le réel et l’imaginaire, entre ce qui nous fait nous et la matière du dehors. Ils ressortent à une organisation originale des manifestations. À avoir affaire avec le vrai, le direct, la parole intime, le monde concret, on ne peut que réinterroger toujours les moyens et les formes de la représentation.

Au gré de la lecture on se confronte à des projets différents, toujours tournés vers l’autre, vers l’ailleurs. Et ces dehors se figurent au-dedans, comme des cercles qui se recouperaient. C’est ce que Boris Lehman, dans une étonnante conversation à quatre – avec la revue, Eric Pauwels et Olivier Smolders – veut dire lorsqu’il confie : « Aller où l’on est pas. Remplir un vide. Alors peut-être un voyage. Pas tant pour voyager que pour partir. Un départ de moi et une arrivée jusqu’à moi. » Parce que, pour lui, « le voyage est dans la tête. » Ainsi, chaque contribution présente, analyse, recontextualise une expérience singulière. Arnaud Hée relève « l’évidence » du cinéma de voyage de Chris Marker (il traite plus loin du film de Jean-Marie Barbe et Arnaud Lambert sur le cinéaste), sur ses liens avec l’image photographique, l’utopie, la politique, les déceptions. Gerald Collas s’intéresse au long film (4h) de Robert Kramer, Route One/USA, décrivant son élaboration, la manière dont il progresse, invente un rapport avec le passé, ses représentations, comme si chaque film était conçu « comme une lettre datée d’une étape du voyage qu’est la vie et vaut pour ce temps. » On y découvre des lieux, des questionnements intimes, politiques aussi, comme si le déplacement permettait de tout remettre à plat. Comme l’écrit Collas : « Robert Kramer, lui, ‘filme pour voir’, pour voir où il en est, faire le point. » On voyage ainsi dans le temps comme dans l’espace, pour voir, pour connaître.

On cherche l’ailleurs et on cherche le même. Dans un bref texte inédit , Johan van der Keuken, affirme que désirer voyager, c’est « retrouver des éléments ataviques ailleurs », qu’il conçoit ses films comme « des transporteurs de désir de mythologie ». On redécouvre dans ce numéro les Lettres d’amour de Somalie de Mitterrand ou Guest de José Luis Guerin ou, toujours de van der Keuken, Amsterdam Global Village ce « manifeste d’un monde global où s’entremêlent déracinement et sur-adaptation. Hymne à la mondialisation ‘par le bas’, il éblouit par sa circulation sinueuse au cœur d’une ville et de ses habitants, comme par ses envols au plus lointain, du géographique à l’allégorique. » Ainsi, le voyage se documente, on en filme les rebours, les aléas, les surprises. Les cinéastes en dénotent des réflexions, en infèrent du savoir, des méthodes, des grammaires visuelles ; ils s’y éprouvent et y changent.

On lira avec autant d’intérêt la partie critique du numéro qui présente une sélection de treize films que l’on a, presque, tous envie de voir. Deux en particuliers qui font de l’événement de la parole, du partage au plus près d’une pensée, d’une mémoire, ne peuvent que fasciner. Les quatre sœurs de Claude Lanzmann tout d’abord dont les figures transmettent « un formidable élan vital » mais qui surtout font de l’échange, de l’un à l’autre, un pur événement irréductible, impossible à nier. C’est, pour Charlotte Garson,  « dans le dialogue avec lui que se produisent des micro événements de paroles qui font de ce film une très grande œuvre. » Autres rencontres passionnantes, celles qu’a filmé Henry Colomer avec des traducteurs – Sophie Benech, Danièle Robert et Michel Volkovitch –, « mécaniciens de la langue », qui montrent le travail à l’œuvre, les déplacements qu’il implique, les transformations auxquelles il oblige. « Restituer à des témoins leurs voix singulières devient alors une aventure humaine, morale. Le film montre comme aucun autre le cheminement en spirale qui consiste pour le traducteur à intérioriser un texte, un auteur (s’immiscer dans son processus créatif) avant d’à nouveau projeter les décisions prises sur la page, vers l’extérieur. » Ici encore, on ne sort pas indemne du déplacement, on y est tenu. On y est poreux, accueillant et lucide. Lire ce numéro d’Images documentaires, c’est ouvrir vers ces autres chemins, vers le vide, l’inconnu, se déprendre de ses certitudes, y entendre d’autres réels possibles.

 

Hugo Pradelle


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