La Mer Gelée : Numéro Chien / Nummer Hund

Non pas une revue d’outre-Rhin ou hexagonale, mais une revue transfrontalière, qui se partage à égalité entre textes français et allemands. On le mesure dès le sommaire de La Mer Gelée – dirigée par Alban Lefranc et Aurélie Maurin – , qui répète ce mot-clé : il s’agit bien ici d’offrir des traductions ou Übersetzung. Horizontalement divisée, chaque page nous confronte en effet aux deux langues et la lecture peut aisément passer de l’une à l’autre, selon les appétences linguistiques de chacun.

 

 

Si quelques citations de figures tutélaires (Goethe, Ingeborg Bachmann, Tony Duvert, Maître Tchouang ou Erich Fried), somptueusement mises en page sur fond noir, émaillent ce numéro ohne Vaterland (comme dirait encore Erich Fried), l’ensemble des créations, poèmes ou proses, est essentiellement dû à des auteurs encore largement à découvrir : François Athané, Antoine Brea, Noémi Lefebvre, Hervé Bouchard, Alban Lefranc, Arno Calleja pour les francophones ; Wolfgang Hilbig, Monika Rinck, Orsolya Kalasz, Norbert Lange, Elke Erb, Marcel Beyer, Farhad Showghi, Uljana Wolf, Daniel Falb, Thomas Brasch , du côté des germanophones.

 

Le Chien est à l’honneur pour cette renaissance de La Mer gelée chez l’éditeur Le Nouvel Attila/ Othello, avec un comité de rédaction renouvelé, mais toujours sous la conduite d’Alban Lefranc qui a l’habitude de circuler entre Paris et Berlin et entre les langues de Fassbinder et de Pialat,

 

Recommencer par le chien, mais pas celui d’Ulysse ou celui qu’au temps d’Apollinaire on pouvait encore manger dans les boucheries canines de Paris (« La maison des morts »); non, le chien d’aujourd’hui, pas forcément méchant, pas le toutou toiletté non plus, pas même nécessairement une bête d’ailleurs, mais ce qui sous ce nom reste en butte au mépris. Comme le note en ouverture François Athané, l’écriture est peut-être d’abord une « riposte au mépris ». Voici donc la littérature par temps de chien, avec un programme en deux langues et en 21 propositions d’une grande diversité d’écriture et de forme.

 

Servi par une maquette vraiment étonnante, avec de véritables pages de créations typographiques et une couverture qui se déploie sur un texte du scandaleux Oskar Panizza, ce numéro n’envisage pas le chien comme une thématique : il est plutôt l’occasion d’aborder de ces « choses enfouies que l’on peut regarder dans la main après l’avoir ramenée du fond » (Alban Lefranc). D’où ce conseil prélevé dans un poème d’Elke Erb :

 

« Retourne toi,

sur le chien »

 

Jérôme Duwa