
Les images, les représentations, les œuvres, semblent souvent plus éphémères, moins ancrées ou durables que la tradition nous y habitue trop souvent, peut-être un peu illusoirement. Comme si elles s’effaçaient, irrémédiablement. C’est de ce constat que découle le projet d’objet trouvé. Comme l’affirme clairement l’édito de ce premier numéro : « nous défendons l’idée de l’art comme présence. »
Entreprenant le champ des arts visuels de la manière la plus vaste et accueillante possible – depuis la peinture et la photographie jusqu’aux installations, à la sculpture ou au cinéma – objet trouvé « rassemble des œuvres et des pensées qui ouvrent des brèches dans le visible », des « formes qui interrogent leur propre matérialité et brouillent les frontières entre les disciplines ».
Voici ainsi une nouvelle revue qui fait place à une forme de hasard, de surprise, de rupture. Il semble qu’elle veuille s’employer à saisir des objets « indociles », qui « résistent aux classifications », qui proposent des cheminements imprévisibles, qui admettent leur liberté en somme. La revue exerce donc un regard sur les logiques intérieures qui portent le travail des artistes, qui font dissidence en quelque sorte.
Chaque numéro s’annonce comme l’investissement de pratiques qui font de l’image « un lieu d’exploration, de friction, de pensée ». Envisageant la conception et la pratique de l’image comme l’investigation mobile d’un trouble dans la perception et l’existence. Et il y aura beaucoup à faire car des expériences des artistes aux images des photographes en passant par un cinéma qui interroge ses limites, dès sa première livraison, objet trouvé ouvre un sacré chantier.
Pour cela, faire le choix d’un format assez bref – et qui conserve un équilibre lucide entre images reproduites et textes produits – apparaît assez audacieux. Exit les énormes formats, les reproductions qui frappent l’œil et emportent la pensée, le tout à l’image ou la surproduction de textes théoriques et souvent quelque peu incompréhensibles. Bien au contraire, objet trouvé condense, resserre, accueille des voix. Propose, non pas un cadre, mais un angle.

objet trouvé, pp. 15-16 : Paraje de Tudela, photographie extraite de la série Cau del llop,
tirage piezographie. © Charlotte Auricombe / objet trouvé
Ce numéro 01 se fait le relais de deux voix – un entretien avec le grand artiste canadien Michael Snow (1928-2023) initialement paru en 2002 dans la revue espagnole Cabeza borradora et un autre avec le cinéaste et curateur ibérique Antoni Pinent – qui se déploient autour d’un portfolio de Charlotte Auricombe. Comme si la parole faisait convexité avec l’image, la parole avec la trace, la conceptualité avec la pratique. Exercice assez audacieux finalement que de faire frotter ensemble, sans effets de manche ou prétention excessive, le propos sur la perspective d’une œuvre et la réalité plastique, la hauteur de vue et la réalisation prosaïque.
objet trouvé semble vouloir garder traces à la fois d’images et de ce qui les conduit ou en résulte. Car la revue, d’évidence, s’attache à des processus, aux mouvements du travail de l’artiste plutôt qu’à son jugement ou sa présentation figés. Et cette première livraison s’inscrit avec une netteté énergique du côté de la pratique, du faire, de l’expérience de l’artiste, de l’évolution de sa réflexion, de ses influences, de ce qu’il entend rendre visible. Les deux entretiens, tout à fait passionnants, font revenir des producteurs d’images sur leur parcours, la manière la plus concrète dont ils ont découvert le cinéma expérimental, comment il se sont mis à faire des images, comment le public a réagi. C’est dans deux aventures – de deux générations distinctes –, deux époques, deux états, que l’on plonge.
Ainsi, d’un côté, Michael Snow raconte ses premiers pas, sa naïveté, ses rencontres – en particulier avec Jonas Mekas –, ses films, les aspects concrets de la production et de l’accès aux films ; ses influences, son rapport à la réalité, à la narrativité, son ambition de produire des images sur plusieurs plans, sa conception des images fixes et animées, de la radicalité et de la liberté qui a porté son travail. De l’autre, Antoni Pinent, proche de la revue, explore son travail, en réinvestit l’évolution, en questionne la réalité et la réception, s’attachant à partager, avec humour, quelque chose d’un présent compliqué et très ouvert.
Peut-être est-ce ainsi qu’on pourrait lire ce premier numéro d’une revue qui parle de choses et de questions complexes de manière simple et concrète, comme on pousse une porte ou s’introduit dans une conversation, qu’on écoute quelqu’un parler en regardant des images. Comme si percevoir les œuvres, reconnaître leur présence, admettre leur friction, revenait à l’expérience plastique et composite du numéro même, comme des séries d’interjections, de gestes qui arrêtent la pensée ou la rendent continue.
Oui, objet trouvé, comme l’écrivent ses animateurs, s’apparente à un « artefact oublié sur le bord du chemin », à un discours qui surprend, fait sursauter parfois, dessille un peu l’œil, le replace dans « le grain du réel ». La revue nous rappelle que pour garder trace des images, refuser leur passage permanent, il faut prendre un peu le temps, s’employer simplement à penser, à admettre leur intrusion dans le tissu de l’existence.
Hugo Pradelle