La voix des jeunes libraires

 

Ce premier numéro de L’Ivresque est peut-être un collector. Peut-être, oui, que ce sera le seul et unique du genre. Les diplômés de la promotion 2021-2023 de L’École de la librairie, basée à Maisons-Alfort dans le Val-de-Marne, nourrissent « l’espoir que les futures promotions [de cet organisme de formation] reprendront le flambeau », écrivent-ils dans une adresse « aux libraires d’après-demain », en toute fin de revue. Ils sont une bonne vingtaine à avoir participé à ce projet, guidés toutes et tous par l’envie de « dresser l’inventaire des problématiques auxquelles [ils font] face (…) tout en allant à la recherche d’auteurs.rices et d’éditeurs.rices stimulant.e.s dans notre approche du petit monde du livre ».

 

Pétris de bonne volonté et curieux des différents acteurs de la chaine du livre, ces étudiants ont donc levé le nez du guidon, mis pied à terre et regarder passer le peloton éditorial pour nous donner une idée, à nous lecteurs, de qui mène la danse et de qui imprime la cadence. Porté par une mise en page très sobre (une soixantaine de pages, des visuels en couleurs, une maquette aérée), l’ensemble est intéressant ; on sent la volonté de bien faire, de s’appliquer, de donner matière à penser. Un dossier et des entretiens de longueur variable structurent le numéro, entrecoupés de trop brèves notes de lecture signées par ces apprentis libraires qui partagent ainsi leurs coups de cœur. Trop light, oui, ces notes. N’aurait-il pas mieux valu moins de notules mais plus développées ? Passons, c’est un détail.

 

Nos libraires en devenir sont donc allés à la rencontre d’auteurs et d’éditeurs qui les inspirent, sans oublier ces confrères déjà en poste ici ou là, qui témoignent, eux, de leur expérience de terrain, évoquent leur vision du métier (Simon Payen de la Librairie Millepages à Vincennes dans le Val-de-Marne et Kathleen Deheul, dans sa boutique Le silence de la mer au cœur de Vannes). Leonardo Padura, le grand écrivain de la Havane, connu surtout pour son enquêteur fétiche Mario Conde, leur a accordé de son temps. Il parle de ce que c’est « d’être un écrivain qui vit à Cuba », de ses influences et de ses admirations (d’Alejo Carpentier à Heredia en passant par Mario Vargas Llosa ou Guillermo Cabrera Infante mais aussi, côté littérature française, Alexandre Dumas ou Emmanuel Carrère). Parole est également donnée à Delphine N’Guyen pour la maison d’édition Akata spécialisée dans les mangas ou à Marion Scheffels au titre de sa direction éditoriale de la précieuse maison Diane de Selliers dont on connait tous les sublimes publications.

 

Ouvrages publiés par Diane de Selliers

À travers ces deux exemples, on voit le genre de grand écart dont est capable L’Ivresque, et cette souplesse d’esprit contribue à défendre ce que la revue appelle la « bibliodiversité ». Figure de la nouvelle génération d’historiens français, Johann Chapoutot a aussi ouvert sa porte aux élèves de l’école qui ont lu – et fort bien – son essai Le Grand Récit. Introduction à l’histoire de notre temps (PUF), un ouvrage qui a beaucoup fait parler au moment de sa sortie en 2021. Dans un tout autre domaine, celui de la littérature de l’imaginaire, c’est Floriane Soulas qui répond volontiers aux questions de ses visiteurs estudiantins. De l’historien spécialisé dans l’étude du nazisme à la nouvelliste et romancière de fantasy et de science-fiction il y a, une nouvelle fois, tout un monde. L’Ivresque nous fait ainsi passer d’un rayon à un autre de l’univers de la librairie, sans transition mais avec enthousiasme. On pourrait dire que cette publication se situe quelque part entre la très professionnelle revue Page des libraires et la plus créative revue Initiales (du nom de l’association de librairies indépendantes).

 

Et puis il y a ce dossier sur la surproduction dans le monde de l’édition, un sujet qui est bel et bien le cœur du problème de cette filière. Ficelée par une demi-douzaine d’élèves de la promo, la thématique principale de cette livraison pose les bonnes questions : celle de la bibliodiversité sur fond de concentration grandissante des acteurs de la distribution, celle des logiques de marché qui poussent à la rotation toujours plus rapide des nouveautés (rythme qui épuise d’ailleurs beaucoup de libraires surmenés, réduits à de simples gestionnaires de stock), celle des dynamiques de production du livre notamment chez les petits éditeurs dont l’économie est particulièrement fragile et la visibilité un combat de tous les jours… « La solution reste entre les mains des libraires qui se doivent de naviguer sur cette ligne de crête étroite : défendre un fonds et la jeune création tout en proposant des titres grand-public dans le but aussi de répondre aux réalités d’un commerce », peut-on lire dans les dernières pages de ce dossier qui a le mérite d’être synthétique.

 

Nos libraires en herbe ont semble-t-il bien en tête le principe de réalité qui s’applique à leur écosystème mais ils paraissent bien décidés aussi, et c’est heureux, à défendre autant que faire se peut le principe de plaisir. Le pire serait pour eux de subir la loi tiroir-caisse du marché ; c’est d’abord le désir d’œuvrer pour la cause des livres qui paraît sincèrement les animer au moment d’embrasser cette si noble profession. Lucides et idéalistes à la fois, ils n’entendent donc visiblement pas (trop) céder sur la passion qu’ils ont de la lecture et de la chose imprimée sous toutes ses formes. Espérons que ces frais émoulus libraires résistent longtemps à la pression du marketing et des bestsellers bulldozers… Vivre des livres c’est une chose, et une belle chose, mais faire vivre certains livres plus que d’autres, c’en est une autre, et plus belle encore. Les libraires sont certes des commerçants, des vendeurs, mais ils sont aussi, et surtout, et fondamentalement des passeurs.

 

Anthony Dufraisse

 

PS : Soufflons ce sujet pour un éventuel futur numéro de L’Ivresque : on aimerait bien avoir le point de vue des libraires sur leur relation aux revues…