L’épreuve du voyage

Yves Navarre © Les Amis d’Yves Navarre

 

Il y a ceux qui font le tour de leur chambre et ce qui font le tour du monde ! On est de l’un ou de l’autre genre… Saisis par des appétits insatiables de grandeur et de lointains ou bien sensibles au minuscule, à l’étrangeté d’un familier qui semble inépuisable ? Peut-être, peut-être pas. Pour trancher cette question existentielle et morale inépuisable, on invitera à la relecture, tout simplement, de Miguel Torga. Bref, foin des détours ou des pirouettes, on voyage toujours car on ne peut être figés, immobiles. Qu’il nous faut faire quelque chose et de nos expériences et de nos angoisses. De nos doutes et de nos désirs, autant.

 

Yves Navarre ne fait pas exception bien évidemment à cette sorte d’impératif de l’existence moderne. Et il a voyagé. Il s’est éloigné de Paris, baguenaudé en Espagne, en Allemagne, chercher d’autres lieux, trouver quelque repos. On perçoit dans ses livres quelque désir de n’être pas seulement soi-même, pas assigné. Et c’est bien ce que nous fait comprendre la septième livraison des Cahiers Yves Navarre intitulée « Voyage / Voyages », qu’il y a chez lui, dans son œuvre même, quelque chose qui relève de la rupture, d’un scindement. C’est que chez lui, et cela s’impose d’évidence, le voyage, le déplacement, le changement, relèvent d’une lutte, d’une confrontation avec l’expérience.

 

Et le voyage – c’est la leçon centrale des interventions qui composent ce numéro – s’inscrit dans le biographique, relevant autant d’un déplacement physique que d’une confrontation avec une identité, sa densité. Le voyage renvoie à qui l’ont est, les voyages à là où l’on se trouve. Ce n’est pas une distinction si bécasse et on entend ainsi la grande diversité avec laquelle on peut l’appréhender dans l’œuvre. La seule permanence semble une certaine disjonction fondatrice. De là à dire que le voyage dans la vie et dans l’œuvre de Navarre gagne quelque chose d’existentiel, il n’y a qu’un pas. Comme le cite dans son article sur la très émouvante histoire de Roland et de Joseph, Cyril Viguié : « Ne nous sommes-nous pas amusés, en gagnant notre point de départ, qui sera aussi notre point d’arrivée, de penser qu’en ce lieu nous nous trouverions au bord d’un gouffre ? »

 

Il y a ainsi quelque chose d’une angoisse à être et d’un plaisir à exister chez cet écrivain. On éprouve dans le voyage une sensibilité. C’est à dire un être au présent et l’épaisseur de son passé. On y explore une géographie et le temps qui la reconfigure. On revient  et l’on quitte ; on retrouve et l’on abandonne. Les voyages son minuscules et éphémères, ce sont des accidents. Le voyage semble sans fin, car c’est la vie tout simplement.

 

Alors chaque contribution de ce numéro en explore une petite part, fouille un de ces replis de l’existence. On va loin dans le passé en interrogeant la place de l’Espagne et des voyages de jeunesse et le papier de Francisco Montañez qui fouille cet enjeu et qui la lie à la sexualité est fort convaincant. C’est que, dit-il, « son bout du monde », cette « Huelva est, dans la vie et dans l’œuvre d’Yves Navarre, un point de non-retour dans sa sexualité et dans sa filiation […] » On revient aux origines, au traits qui se passent de génération en génération, à des figures mythiques avec lesquelles il faut se débrouiller. C’est tantôt une angoisse, tantôt une jouissance.

 

Comme souvent rien n’est unanime chez Navarre. D’évidence, l’éloignement, les voyages, augurent à la découverte de la différence. L’article nourri de Frédéric Canovas explore la réalité et le poids des séjours de jeunesse, en Espagne donc mais aussi en Angleterre, du jeune Navarre qui y découvre une part majeure de lui-même, le possible de l’homosexualité, sa réalité. Ces réflexions donneront fort envie de relire son. Biographie, texte complexe et multiple qui se lit de multiples manières. C’est alors qu’on réalise l’incroyable exercice de liberté que le voyage rend possible. On n’est ainsi pas obligé d’être simplement soi-même, on fait el détour de l’autre, on se découvre. Et ce numéro, semble-t-il,  revient à la fondation d’une personnalité plutôt qu’aux accidents du réel.

 

Le voyage oblige « à une prise de distance », ordonne une « perspective renouvelée sur sa vie et les êtres qui l’entourent », le détachant de lui-même et des évidences faciles. Ces premiers voyages, fondateurs, qu’il retiendra, président à une basculement existentiel. On ne glosera pas les analyses fort justes et sur les conditions des voyages, leur déroulement, leurs relations, ce qu’il joue de la biographie et du symbolique. Nous laissons ceci à l’exercice de lecture de chacun. Mais on réalise à la lecture de ce numéro la richesse et de l’œuvre de Navarre lui-même qui parle de ses voyages ou les intègrent à ses textes de fictions ou à ses articles divers, mais aussi de la pluralité des sources et des documents.

 

Le numéro témoigne ainsi de tous les azimuts de la recherche sur son œuvre que la revue démontre comme d’une richesse immense. On le rapproche du Thomas Mann de La Montagne magique et on y cause étapes du Tour de France, on y étudie un milieu social et les ruptures de l’écrivain comme génétique textuelle… Comme toujours les textes qui s’agrègent dans ce numéro sont d’une grande diversité des forme, d’approche, d’ambition. Mais on y retrouve toujours une affection libérée de la fascination, un attachement lucide, une joie à partager des textes, des souvenirs de lectures et des hypothèses pour les faire découvrir au plus grand nombre.

 

On lit des textes anecdotiques comme des récits fondateurs, on y explore des sources directes comme ses journaux ou indirectes comme ses correspondances. Les voyages nous obligent à des traces – pour soi, autant que pour les autres. Qu’ils soient lointains ou majeurs pour qui nous sommes ou qu’ils s’exercent à une échelle minuscule dans le quotidien, ils parlent de nous, de ce que nous pensons, de la manière dont nous nous éprouvons et dont nous percevons les autres.

 

Ils sont la matière d’une mémoire et d’une œuvre entière. Car les voyages de Navarre, le numéro l’affirme de plus en plus nettement au fur et à mesure des interventions, s’ordonnent dans un geste littéraire, dans l’invention de formes, dans une évolution qui se brise. On traverse ainsi ses lieux, on goûte ses dilections, on revient sur ses traces. Mais on ouvre aussi des horizons de lecture, on invente des liens pour le lire mieux, plus justement, au plus près. Et c’est à cela que servent ces Cahiers, ouverts et généreux, qui lui sont consacrés et qui chaque année viennent approfondir un sillon commun, enthousiaste et inlassable. À trouver de nouveaux biais, de nouveaux arrêts ou de nouveaux retour dans la matière même d’une œuvre qui n’en finit pas de se déployer.

 

Hugo Pradelle