Les Cahiers de l’angle no 5 : Les Abers

Certaines revues accueillent sans mot dire, simplement, imposant calmement un registre esthétique assuré et vous réservent un voyage temporel et géographique dont l’itinéraire reste caché.

L’objet (c’est un cinquième numéro) est couvert de bleu ardoise, le titre Les Cahiers de l’Angle se pose en petites majuscules, une vignette reproduit une algue séchée et, presque dans l’angle, la mention « 5 Les Abers ».

Ce titre reste énigmatique et ouvert : il n’y aura pas qu’une proposition dans ces pages, pas qu’un point de vue. Les précédents numéros s’intitulaient « 1 les glacières – Chamonix » ; « 2 la rade – Toulon » ; « 3 noble val – Saint-Antonin » (là où s’élaborent Les Cahiers de l’angle) ; « 4  la lagune – Abidjan ». Celui-ci est précisément « 5 les abers – Porspoder ».

Alors, soit ce mot « abers » vous parle et pose d’emblée un territoire, des paysages, soit vous vous laisserez guider par les textes qui vont se déployer.

Guider, et puis désorienter. Le parti-pris de la revue est un dossier poétique, certes tenu dans ces dizaines de pages en papier bouffant, proposant textes et illustrations soignées, en risographie, créations, entretiens ou archives, reproductions-retranscriptions qui vont aborder cette géographie selon différents angles. Si ces Cahiers débutent avec Homère, ce n’est pas l’ordre chronologique qui prévaudra.

Les dernières pages indiquent les sources, textes et illustrations : depuis le VIIIe siècle av. J.C. (L’Odyssée, donc), nous passons à 1681 (une Ordonnance de la marine), à nombre de documents, scientifiques, journalistiques, livrés tels quels, avec parfois un titre, un exergue (« Les paysans bretons sont si ignorants qu’ils croient en l’influence de la lune sur les marées ») et qui traversent les dix-neuvième et vingtième siècles au gré des thèmes, des angles d’entrée sur ce territoire.

Des références apparaissent en marge, renvoi à d’autres pages, d’autres textes – mais il n’y a pas de pagination, tout juste parfois, comme oubliés, des chiffres entre crochets, discrets : une vingtaine sur quelque quatre-vingt dix pages, alors que les références qui tissent et croisent les sens, les références, les histoires, sont bien plus nombreux.

Les abers désignent les bras de mer s’enfonçant du ponant dans les terres du Finistère Nord. De ce paysage particulier, les textes évoqueront productions autochtones, le goémon pour une bonne part, en remontant vers le passé pour trouver les textes qui régissent le droit coutumier d’accès, de ramassage, très encadré ; le remembrement local et à l’échelle mondiale (« de l’urbanisation générale des esprits ») ; les modernités – l’agriculture, les pêches ou récoltes. Qu’est-ce qu’habiter, au fond, évoqueront telles voix (où enterrer les morts par naufrage, sans identité, sans paroisse ? – le tourisme – les résidences secondaires) ?

Les mots ont leur importance et font l’objet d’explications, de lexiques, de listes savantes.

Et rien ne vient aider le lecteur rationnel à circuler entre ces pages. Si la quatrième de couverture indique, resserrées, dix-neuf clefs de lecture, ce ne sont point des titres, plutôt des prélèvements et qui ne s’attachent pas à tous les textes, toutes les parties de ces cahiers : « Anomalie thermique », par exemple ; « Des clients ouvrent la fenêtre et plongent » ; « L’usage de la drague est interdit »…

Mais pas de mention de Marie-Claude, d’Enora, de Jean-Louis qui racontent leur histoire.

Les illustrations sont d’une créativité insigne, n’évoquant qu’un détail de la carte marine, de planches anciennes de biologie marine pour proposer des photographies peu connues, inattendues dans ce contexte. Des chamans, par exemple, indiens natifs d’Amérique, venus ressentir l’énergie des roches, des menhirs, des lieux. Une estampe japonaise. Une usine Ford et ses milliers d’employés.

Des pages nous ramènent aussi au sombre, quelque chose noir, le mazout de l’Amoco-Cadiz déversé sur ces côtes. Une revue de presse de 2025 des communes voisines, faits sans lien si ce n’est le même ciel, induit d’autres perceptions.

Mais c’est la vie, riche, grouillante, exploitée ou sauvage, humaine, animale, végétale, aquatique qui prime, obstinée, qui s’exprime et prospère dans ces eaux particulières, plus fraîches qu’alentour, dans ces pages attachantes que l’on vous recommande.

 

PS : pour ceux qui y passeraient, la revue, présente dans quelques librairies (dont L’Atelier, à Paris, La Bouquinerie du Chat Huant à Limogne) est disponible à L’Angle rouge, à Douarnenez, non loin du pays des Abers.

Coordonnées de la revue