« Au fil des livraisons

Margelles n° 1, printemps 2020

Margelles : le titre est beau, qui convoque l’idée de frontière entre la pierre et l’eau, entre ce qui saille et ce qui est mouvant, entre ce qui protège et ce qui projette. Tout aussi belle est cette revue numérique publiée par les soins de Bruno Guattari. Elle tisse avec élégance proses, poèmes et photographies. Superbe noir et blanc aux mille nuances de gris : paysage, objets, silhouettes imprègnent de calme les textes qu’ils annoncent et accompagnent. Comme autant de margelles bordant le flux des écritures : on les doit pour l’essentiel à Philippe Agostini que l’on connait pour son travail pictural mais aussi à Marcel Dupertuis qui conjugue ses photos avec une série de poèmes charnus, gonflés de désir, perlés de blancs – respirations, approches, halètements, pointillés du temps : « …la bouche vermeille se lisse  le bassin se hisse  la pâmoison résiste  les bras s’articulent  sur la nuque soumise  entrechat du luxe  rêve de la ville  brûlures vives… » La phrase d’Alexis Hubert (« Strashes ») est elle sans repos, inquiète d’elle-même, réflexive et bruissante, incessante, proliférante, infiniment décevante : « Les phrases ne suffisent pas à la bouche. » Rien qui suture ce défaut chez le poète haïtien Adelson Elias dans son verbe tout de nostalgie, de cendres, de perte assurée  : « Je cherche nos premiers souffles/dans un cadenas gelé/dont la clé pour l’ouvrir/se trouve plongée/dans le magma/des doutes. » Une plongée dans la nature, dans la boucle des saisons – « leur splendeur endormie » – est-elle autrement consolante ? On entendra le chant d’Isabelle Sancy dans ses paysages diaprés, doux et cruels, odorants, sensuels et vénéneux aussi : « Entre les doubles-rideaux de pluie/un rayon de soleil comme un coup de fusil/sur un tout petit point du paysage. Peut-être le doigt de Dieu, posé sur un buisson de roses/et sa lassitude./Les flots pressés courent toujours./La noyade a grand faim. » La nature autrement chez Fabrice Farre : herbes hautes et procession d’arbres multiples dont l’opulence forme l’écrin aussi éphémère qu’infini à la rencontre amoureuse : « Je m’enfonce dans l’herbe, la terre/ est plus haute que moi. /J’entends battre/le cœur régulier d’une cavalerie de joie. Je touche/aux racines sous nos corps passagers. »

 

Margelles réserve une surprise à double détente : une explosion de couleurs, rouge, parme, violet dans les peintures puissantes – et c’est là l’inattendu – de Roland Chopard, poète et impeccable éditeur d’Æncrages & Co, œuvres dont il détaille, dans un long texte, comment elles sont nées de son travail de typographe, comme un reste, un rebut, comment ses velléités adolescentes de peintre s’y reconnaissent, comment elles sont elles-mêmes matière à questionnement et  à plaisirs : « Que peuvent apporter ces nouvelles expériences picturales ? Sans négliger le fait que, peut-être, un choix différent aurait pu être fait au moment de l’adolescence, que les quelques expériences tentées à l’époque n’ont malheureusement pas été poursuivies, il y a une véritable jouissance à vaincre des frustrations importantes par la pratique réitérée de cet art. »

 

Six auteurs seulement dans Margelles mais ils sont remarquablement accueillis : leur souffle peut s’y déployer dans une mise en forme ample.…

 

Au moment où se boucle cette courte évocation de ce Margelles de printemps, c’est au numéro d’été de s’offrir à la lecture.

 

Œuvre de Roland Chopard

                                                                                                                                                                      

 

Frédéric Repelli

 

 


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