Politiquement vôtre

 

Doit-on désormais en parler au passé ? Il semblerait que le dernier numéro de la revue Les Influences, 6e du nom et paru cet été, soit vraiment le dernier. Si tel est bien le cas c’est regrettable, car cette publication aura été un observatoire privilégié de la vie politique et, plus largement, des idées dans l’Hexagone. Sous-titrée « Les aventures du politique » (lesquelles flirtent parfois avec « la » vaudevillesque politique…), cette revue déborde en effet du champ politique stricto sensu, pour glisser vers les domaines socio-économique et culturel. On y retrouve toujours avec plaisir les photos du décidément très doué portraitiste Olivier Roller. Animé par Emmanuel Lemieux, journaliste-essayiste-éditeur passionné et fin connaisseur de la vie intellectuelle française, qui pilotait précédemment, dans un registre proche, la revue Idées, le trimestriel Les Influences a entrepris, de façon nuancée et circonstanciée, ce que l’on pourrait appeler une anthologie-généalogie des débats du temps présent. (Toujours actif, lui, le site internet du même nom amplifie d’ailleurs, à travers une activité critique et distanciée sur l’actualité, ce travail de vulgarisation mené dans la revue papier.) Son esprit de synthèse n’est pas son moindre mérite ; preuve en est encore, venons-y, cette 6e livraison.

 

Se rappelant peut-être que Freud composa en son temps un Portrait psychologique du président américain Wilson sans l’avoir jamais rencontré, le dossier de cette livraison ambitionne de se pencher sur le cas Emmanuel Macron entré dans son second mandat. Autrement dit, de placer Macron Bis en analyse. « À l’heure où la série En thérapie rencontre un joli succès, il ne nous semblait pas inutile de solliciter des professionnels, psychologues et psychanalystes, pour établir une ébauche de diagnostic ou, du moins, proposer un point de vue sur cet objet politique (le macronisme_ndlr) et celui qui l’incarne au premier chef », telle est la déclaration d’intention. Cinq thérapeutes se sont volontiers prêtés au jeu de la psychanalyse plus ou moins sauvage : Ruben Rabinovitch, Xiomeng Ma, Vincent Hein, Benjamin Lévy mais aussi Arnaud Viviant (car le piquant chroniqueur littéraire et politique – au temps où il dirigeait la revue Charles notamment – est devenu psychanalyste depuis le début de l’année, a-t-on appris à cette occasion). On s’en doute, c’est l’exercice qui veut ça, les interprétations tentées ici sont plus ou moins convaincantes, qui interrogent l’homme derrière/dans la figure présidentielle, sa personnalité affichée, ses éléments de langage ou encore sa pratique du pouvoir…

 

 

Hors dossier, on fait connaissance avec Marc Laimé, surnommé « l’intelleau » en raison de son tropisme pour les problématiques concernant la gestion de l’eau, bien commun par excellence, et notamment du point de vue des politiques locales. Autre bien commun s’il en est, la culture fait l’objet d’une contribution du sociologue Jean-Louis Fabiani, qui la considère au prisme du capitalisme, entre revendications identitaires, démocratisation et prétention à l’universalisme. Ailleurs, très intéressant également, un article sur l’activisme à l’heure du web, à travers le cas particulier de Change.org, « plateforme spécialisée dans la pétition citoyenne » où s’expriment depuis une décennie « grandes et minuscules passions françaises ». Une façon d’entrer dans les coulisses du «  monde de l’interpellation surmultipliée », de la protestation redoublée, de l’indignation tout-terrain. Ce sont les notions de mobilisation et de médiatisation qui, de fait, ont incroyablement évolué sous l’effet des outils numériques. Une intervention du vénérable Edgar Morin – dont Les Influences avait d’ailleurs joliment fêté le centenaire dans son numéro inaugural – retient enfin l’attention ; il s’agit, en embrassant à nouveau « l’ambition socialiste originelle » pour mieux la dépasser, d’un vibrant plaidoyer pour l’espérance en des temps si incertains. Une espérance qu’il faut comprendre, sous la plume de cet incorrigible optimiste, comme une volonté d’adaptation active, inventive et désormais apolitique face aux convulsions et aux contradictions du monde. Voilà, très brièvement, un aperçu du contenu de cette ultime livraison d’Influences qui regorge de rubriques recensant, commentant, analysant, décortiquant, contextualisant ou interrogeant l’exercice du pouvoir et les formes du savoir agissant. Emmanuel Lemieux ayant de la ressource, espérons qu’une future bouture nous permettra de retrouver cette revue, tôt ou tard, d’une façon ou d’une autre. On a besoin de revues qui, comme celle-là, collant à l’actualité sans y être engluée, soulignent les points de tension qui innervent notre société contemporaine. Tout ce qui concourt à nous éclairer intelligemment sur l’expérience du politique – ses figures, ses mœurs, ses  ressorts, ses institutions – n’est pas seulement utile, mais nécessaire. Espérons, oui, que la revue ne nous dise pas adieu, mais simplement au revoir.

 

Anthony Dufraisse