« Au fil des livraisons

Reliefs #11 : « Déserts »

Encyclopédie par l’image toujours aussi désirable, la revue Reliefs s’attelle à la description des « Déserts » dans sa onzième livraison et le fait une fois encore avec une grande générosité dans l’illustration : cartes, photographies, infographies, tout capte l’œil et réjouit l’esprit, jusqu’à cette « Éruption du Krakatoa » de Camille Flammarion, qui avait décidément une très, très longue vue depuis son bureau parisien. Ne rechignant donc jamais aux couleurs, Reliefs opte naturellement pour les sommets lorsqu’il s’agit d’établir un florilège des grands noms de la littérature de voyage avec Élisée Reclus, le géographe anarchiste, Alexandre Von Humboldt, le baron explorateur, et les aventurières helvètes et française bien connues, Odette de Puigaudeau, Annemarie Schwarzenbach et Isabelle Eberhardt. La prose de cette dernière laissant toujours une impression d’art malhabile, on se plaît à déguster un peu d’inattendu avec un extrait des Pérégrinations d’une paria de Flora Tristan, qui traverse « Une mer de feu », et l’on pense alors à Titaÿna embarquée avec une caravane de cadavres dans la péninsule arabique (Une femme chez les chasseurs de Tête, Marchialy, 2016), à la Hollandaise Tinné ou à l’Écossaise Isabelle Bird qui ont connu elles aussi les tempérances imposées par les zones arides – et pourtant si vivantes, comme le démontrent dans des entretiens passionnants les ethnologue, ethno-botaniste et philosophe que sont Philippe Frey ou François Couplan et Baptiste Morizot. Tous mettent la vie libre au premier plan, traquant la plante utile (F. Couplan) et sachant mettre en évidence les vertus multiples du piment et son économie (Éric Birlouez), jusqu’à l’historienne des idées Valérie Chansigaud qui souligne les immenses qualités écologiques de l’œuvre théorique et pratique du géographe anarchiste Élisée Reclus, désormais pivot d’une pensée politique moderne qui assume tous les enjeux de notre temps. Reclus est de fait omniprésent, y compris dans Reliefs, qui lui a plusieurs fois consacré des pages – cette fois, V. Chansigaud propose en supplément son projet de globe terrestre monumental, plus grand encore que les globes de Coronelli. Parallèlement aux travaux nombreux que justifie la pensée de Reclus (Philippe Pelletier, Murray Bookchin, Christophe Brun, Joël Cornuault, etc.), Valérie Chansigaud en profite pour rappeler les travaux d’Emma Goldman (1869-1940) et de la féministe américaine, fille d’un Lillois, Voltairine de Cleyre (1866-1912), auteur de « Direct Action » dans le journal Mother Earth en 1912… Elles ouvrent enfin aux femmes un sommaire jusqu’ici très masculin.

Soutenue par l’efficace marketing de notre époque qui aime tant les vieilles images extirpées des classiques anciens, tout à coup redorées et dotées du statut de « pépites » — selon la terminologie désormais galvaudée de la communication « sociale » internautique, l’efficacité de Reliefs tient tout autant à la variété de ses sujets qu’à la qualité de ses illustrations et, en particulier, des photographies qui ponctuent chaque numéro. Ici la planète Mars terriblement graphique, ou les animaux en action de George Shiras III (1859-1942). Tandis qu’en préambule Cyrano de Bergerac (1619-1655), dont le nez fut une enseigne, épistolait avec l’avocat Le Bret « Pour le printemps » (il avait précédemment écrit au même une lettre « Contre l’hiver » et bouclé du reste ses quatre saisons comme il se doit), le poète Jean-Joseph Rabearivelo (1901-1937) conclut avec sa « Haute Futaie » dont les vers forment comme une anticipation de ceux d’Ilarie Voronca : « Je ne viens pas pour saccager les fruits/ que tu tends, sur tes cimes inaccessibles […] moi, l’enfant des collines arides », mais bien plutôt y récolter, « Haute Futaie », des « billes d’ébène/ de bois de rose ou d’autre essence précieuse/ que je mettrais sur ma table/ où ton souvenir les sculptera patiemment/ pour en faire des fétiches aux yeux de verre/ des fétiches silencieux au milieu de mes livres »… Et à proximité des belles couvertures colorées de Reliefs.

 

Éric Dussert

 

Coordonnées de la revue


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