Se plonger dans les jardins

 

Beaucoup de choses infusent dans les revues. Elles sont un reflets d’existences intérieures, de rencontres, d’échanges, de formes… Marco Martella anime une très belle revue consacrée au jardin et qui l’explore « comme espace poétique et existentiel ». Comme il l’écrit pour présenter son projet atypique, « le jardin, qu’il soit ancien ou moderne, princier ou ouvrier, utilitaire ou d’agrément, caché ou public, est un laboratoire. Depuis toujours, les hommes y expérimentent des manières d’être sur terre, entre nature et culture. Autrefois, il condensait des rêves de beauté idéale ou des cosmogonies. Désormais, il est peut-être avant tout un enclos de résistance. Parce qu’il échappe au marché, comme le dit Gilles Clément. Parce qu’on ne peut le consommer et qu’il nous met toujours en présence d’un lieu. » La revue Jardins, à sa semblance, met en présence également, d’autres êtres, de voix, d’espaces. Elle découvre des lieux, des moments, des idées.

 

De ce rapport qui fait de la revue à la fois un espace clos, achevé, présent, Marco Martella sait bien que tout déborde. Et qu’en faisant une revue, on fait tout autre chose. On rencontre des gens, on écrit, on essaie, on débat. Il vient de publier chez Actes Sud un très beau livre qui s’intitule Fleurs et qui provient, comme une semence qui germe et éclot, de son activité de revuiste. Comme il le confie dès le début, en faisant cette revue, il a « croisé le chemin de toutes sortes de personnages ». Son livre se déploie ainsi comme une succession de rencontres et d’entretiens faits par l’entremise de la revue. Ils en constituent la matière invisible, préalable. Cet ouvrage, entre l’essai et le texte autobiographique, conforme une sorte de compilation de ce qui nourrit la revue, les échanges, les rencontres, les discussions – que cela figure ou pas finalement dans l’un ou l’autre des numéros –, que Martella fait au fur et à mesure, ses pas de côté en quelque sorte. On y suit le hasard de l’existence ; on y découvre la mécanique même qui pousse à faire une revue. Il est assez émouvant et déconcertant de le suivre au gré d’un cheminement et de l’éclat de discussions qui opèrent comme des révélations, qui ouvre des portes sur de mystérieuses histoires, des liens avec le jardin, la diversité mentale et intellectuelle qu’il produit.

 

Chaque chapitre porte le nom d’une fleur – narcisse, pensées, campanules, plumbagos ou berces du Caucase… – et raconte une rencontre autour de la passion du jardin. Il y est question d’une rencontre, près du Jardin du Luxembourg, avec Dorothy Paz, d’un jardinier danois, de Gilles Clément, du jardin d’enfance de Martella… Plusieurs sections retiennent l’attention particulièrement. Celle sur la rencontre avec le conservateur d’Harvard qui se consacre entièrement à Emily Dickinson et qui montre à Marco Martella l’herbier de la poète avec des gestes précautionneux à l’extrême, à ce qui se révèle d’elle dans son rapport à son jardin qu’elle concevait comme « les îles aux épices, un ailleurs où les fleurs étrangères resplendissaient dans des bacs, des paniers accrochés aux parois vitrées ou de spots suspendus : camélias, fougères, lauriers-roses, gardénias. ». Ou bien encore les échanges avec Enrique Vila-Matas autour de la figure de Teodor Cerić, auteur du célèbre Jardins en temps de guerre, et de son « jardin paradisiaque » ou le double portrait de Maxwell Hutchinson et William Morris que lui confie dans une tour de Cergy-Pontoise son ami Hubert H. C’est érudit et sensible à la fois, brillant et modeste…

 

Ce petit livre étrange explore la genèse d’une passion intime en même temps qu’il dresse le portrait souterrain d’une revue. Il est fort rare de lire, de découvrir et d’explorer le laboratoire d’une revue sous une forme si libre et si claire. On y est fasciné par l’énergie qui fait faire des revues, la richesse tentaculaire du travail pour la produire, de la profondeur de ce qui la porte. On pourra donc lire, avant ou après, Jardinsla très belle revue, très sobre, qu’anime Marco Martella, en tirer les fils comme on trierait des graines, y trouver ce qu’on y attend pas, y explorer sans fin les jardins de la vie.

 

 

Hugo Pradelle