Bonne année… 2063 !

 

Pendant quelques jours, aux alentours de la bascule d’une année l’autre, il est de bon ton – et chaque fois on adopte une posture différente (je le fais, je ne le fais pas) – de se souhaiter une « bonne année », de partager de « bons vœux » pour l’année qui s’ouvre… C’est une tradition qui a la peau dure ! Et elle ne relève pas juste de la socialité la plus élémentaire ou de la convention stricte… Ces vœux, s’ils portent bien souvent une sympathie ou pour le moins une politesse, s’apparentent bien souvent à une méthode Coué collective ou, pour le dire autrement, d’une sorte de conjuration de la hantise du futur.

 

Et ce n’est pas une mince affaire ! Et dans le contexte anxiogène (trop ?) qui est le nôtre, cette angoisse prend un relief particulier. C’est que le monde change, que les enjeux, les tensions se déplacent, que les peurs collectives ne sont plus strictement liées aux conditions de l’histoire et aux intérêts, mais relèvent de la condition même d’existence, la destruction pure et simple de la nature et de la fin de la vie tout court. Cette hantise de l’avenir, la difficulté qu’il y a à se projeter, les clichés pessimistes, sinistres ou béatement optimistes, tout cela travaille nos imaginaires depuis longtemps ! On se souviendra des terreurs de l’an mil ou, plus récemment, de tous les fantasmes autour de l’an 2000, quand on s’imaginait les voitures volantes…

 

Sigal Tsabari, « Inwards, 2020-2022 », Gordon Gallery, Tel Aviv / Tenou’a

 

Bref, le futur, sa conception, est une condition de l’existence. C’est l’un des moyens projectifs de la psyché comme le rappelle, en parlant de Lacan, Judith Toledano-Weinberg dans l’ultime article de la nouvelle livraison de Tenou’a (la 190e) et on s’oblige, plus ou moins lucidement, à en penser, en circonscrire les termes. C’est à cet exercice que se livre la revue qui « agite les pensées juives » pour entamer cette année 2023. Elle propose ainsi à des rabbins, des écrivains, des historiens, des philosophes, des politologues, des journalistes ou des artistes de faire un bon de quarante ans et de nous dire comment ils voient le monde, dans quel état il serait (on ne dit pas sera) en 2063… Exercice plutôt revigorant et sympathique pour se dire qu’il n’est peut-être pas trop tard ou au contraire conjuration inquiète et pessimiste ? Ce numéro original nous oblige quelque peu à s’essayer à un peu de lucidité face aux temps qui viennent.

 

Donc quid du monde, de nous, des relations sociales, de la politique, des technologies, de l’environnement ? Ce sont, on l’imagine aisément, des questions qui reviennent dans les vingt-six contributions de ce numéro de Tenou’a… Mais la rédaction (qui se projette plusieurs fois avec un certain comique dans un avenir où Delphine Horvilleur sèche un peu et où les responsables de la revue sont des cacochymes) n’opte pas pour une approche frontale, sérieuse entre guillemets, ou en tout cas en ne prenant pas le parti pris de l’analyse directe. Cette année 2063 est envisagée comme un exercice de fiction (meilleur moyen de se projeter ou en tout cas de faire adhérer) et sous des formes variées – récits, lettres, récits de science-fiction, entretien fictif…

 

Karam Natour, « Walking in my sleep », 2021, Natour / Tenou’a

 

Ces textes oscillent, comme le dit Antoine Strobel-Dahan, entre « ceux qui imaginent le futur comme la promesse d’un monde meilleur, et ceux qui nous font voir le plus sombre des mondes à venir », mais surtout en brisant « l’interdit des augures et autres divinations », il s’emploie à conjurer la sinistrose du « C’était mieux avant » par un « C’était mieux demain » ! Exercice fort utile pour remettre un peu les pendules à l’heure ou ne pas se morfondre dans des fantasmes apocalyptiques ou subir une inquiétude dont on ne saurait que faire. C’est que « la fin n’est pas écrite », et que ce qui compte c’est de « permettre aux hommes d’accueillir ce qui leur arrive, de se sentir responsables face aux événement et libres d’agir ». Car ce qui ressort de ce numéro, c’est l’impérieuse nécessité d’exercer sa liberté, de considérer notre place, nos actions, notre responsabilité, face au monde et à nous-mêmes. Cela peut être utile…

 

Alors ça va tous azimuts ! On ne passera pas en revue les formes choisies ou les tons adoptés par les auteurs de ce numéro (sauf pour dire que le texte de Laurent Sagalovitsch est très drôle !), car il serait un peu contre-productif d’en déflorer les surprises, les enthousiasmes ou les agacements (chacun aura les siens), d’en comparer les attendus ou d’en inférer des positions sur notre présent (c’est plus ou moins évident)… C’est malin et récréatif, on y réfléchit, chacun à son aune, à ce que nous pouvons faire, devons penser ou choisir, on y partage nos angoisses, on y exorcise nos contradictions… On s’essaie à une communauté de la liberté quoi… Et ce n’est pas une mauvaise manière de commencer l’année… 2023 !

 

Hugo Pradelle