« Au fil des livraisons

Ubu : théâtre(s) du réel

Vingt cinq ans déjà qu’UBU s’intéresse aux « scènes d’Europe », son sous-titre rappelons-le. Dans ce numéro 66/67, l’intérêt se porte plus particulièrement sur la représentation du réel : « Montre-moi ton réel », tel est l’intitulé du dossier. La question des rapports entre réel et théâtre n’est évidemment pas neuve, loin de là, mais c’est une question qui, toujours, mérite d’être reprise à nouveaux frais. D’ailleurs, si on voulait chipoter ou finasser, on pourrait commencer par interroger l’équivalence réel/réalité sur laquelle fait fonds la problématique de ce numéro… En admettant par commodité que les deux notions se valent, cette nouvelle livraison se penche donc sur ce que Odile Quirot appelle la « fièvre du réel » (Joëlle Gayot va même plus loin, parlant de la « proportion croissante du réel (qui) est telle qu’elle menace toute possibilité de fiction » dans le théâtre contemporain). De quoi ce retour massif du réel sur les planches est-il le signe ? Dans quelle mesure la notion d’engagement artistique est-elle, sous son influence, revisitée, réorientée, revitalisée ? Au contact de ce réel passé au théâtre (comme on dirait ‘passé à l’acte’), comment la critique peut-elle se positionner ? Et le public, quel devient son rôle, sa place, sa partition ? Mais encore, au-delà, qu’en est-il des dimensions politiques et des implications sociales de cette vogue d’une (sur)représentation du réel qui ne soit pas simplement pure théâtre documentaire ? Nombreuses, on le voit, sont les questions qui traversent ce dossier et plusieurs entretiens – la forme principalement retenue ici –  apportent des éléments de réponse : interviennent Pauline Bureau, Judith Davis, Michel Deutsch, Milo Rau, Emmanuel Meirieu, Alain Platel et d’autres encore.

La question de la forme théâtrale la plus adaptée pour aller au fond de telle ou telle réalité  -la violence sociale, la marginalité, la guerre… – est évidemment au cœur de ces divers échanges. Une mise en forme du réel qui nous ramène toujours, d’une façon ou d’une autre, à cette idée de l’authenticité et/ou de l’esthétique des projets portés par les uns et par les autres en fonction des sujets qui les touchent. Où se loge l’enjeu de la théâtralisation du réel ? Quelques propos cochés en lisant : « On essaie toujours de mélanger l’existence des acteurs comme artistes jouant un rôle et leur existence réelle parlant de leurs expériences, ce qu’ils font, ce qu’ils vivent, éprouvent, les gens qu’ils rencontrent. C’est ce mélange qui est fort » (Milo Rau) ; «  À partir du moment où je porte un sujet au théâtre, il faut que je trouve ce qui fait théâtre là-dedans, que ce ne soit pas simplement des récits de vie » (Pauline Bureau) ; «  Qu’est-ce qui est vrai, qu’est-ce qui n’est pas vrai dans le vrai, quand on fait récit, c’est très passionnant » (David Geselson) ; « Ce n’est jamais parler de la réalité pour parler de la réalité. Le pari c’est de partir du réel dans ce qu’il a de problématique » (Judith Davis)… Ce dialogue entre création et réalité trouve aussi un écho hors dossier, dans les propos de Maria Efstathiadi, auteure de théâtre notamment, d’origine grecque ; quand l’intéressée s’élève contre le « néonaturalisme florissant masquant le fait que l’objet de la littérature n’est pas la réalité mais ce que le réel nous fait, les aventures de notre âme ».

 

Anthony Dufraisse

 

 


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