Une audace féministe algéroise : Revue La Place numéro 0

« Maya est dans la place ! », comme pourraient le chanter les rappeurs pour chauffer leur public et affirmer leur présence vivante, contestataire, subversive… Au moment où j’écris ces lignes sur la nouvelle revue algérienne La Place de la toute jeune éditrice indépendante Maya Ouabadi, sort un ouvrage sous ma co-direction*, où Maya s’exprime longuement sur son aventure éditoriale. Vous me permettrez donc de citer dans le présent compte rendu quelques-uns de ses propos. Repris dans l’ouvrage, ils furent délivrés en live lors du 1er Salon international des éditrices indépendantes de Limoges en septembre 2022, où elle était l’une des invitées d’honneur et où je l’interrogeais en public sur sa maison d’édition algéroise, Motifs, et les deux revues qu’elle y publie : Fassl et La Place.

 

 

Pourquoi « La Place » ? Pourquoi ce choix de titre ? « La Place est clairement un clin d’œil au livre d’Annie Ernaux qui porte ce titre, mais aussi à des formules que les femmes entendent souvent, qui sont des assignations à être à une place précise. Il y a aussi une vraie question de conquête d’espace, ce qui nous manque. Pour moi, l’édition a pour objectif d’offrir un espace pour que des textes et des pensées puissent se déployer. L’idée de cette revue est vraiment de prendre la place. Tout – même la maquette – est fait pour qu’on soit bien visibles, bien écoutées, bien lues. La Place me semblait être une bonne façon de dire notre projet. »

 

Quel beau titre en effet ! C’est une place à la fois publique, privée et collective. Une place forte, une place-forte… Beaucoup de choses viennent en tête avec ce titre : des évocations littéraires et culturelles, algériennes et universelles, féministes et, plus largement, résistantes…

 

 

Maya Ouabadi et son équipe veulent donner de la visibilité aux paroles et textes féminins, à partir d’un lieu, l’Algérie, où elles sont volontiers secondaires, voire occultées. D’emblée, visibilité à l’objet livre qui les contient : grand format, couverture épaisse rouge pétant et vert fluo, le demi-cercle (qui forme cercle entier avec la 4ème de couverture en arabe) de l’agora, du spectacle. C’est une indéniable réussite visuelle et sémiotique. Bravo à Louise Dib qui a réalisé la maquette ! De l’audace graphique et un contenu tout à l’avenant : une véritable bombe éditoriale que le premier numéro, dit numéro 0, sorti en février 2022, de cette revue de plus de 200 pages, qui s’annonce annuelle. Car, dès les premières lignes, l’« Édito » de Baya Gacemi et Maya Ouabadi, le ton est donné : « revue féministe », « engagée dans la lutte », « envie de militer », « combat pour l’égalité ». Plus question de contournements, de demi-mesures, de ruses, de compromissions, de masques… Un féminisme décisif, délibéré, motivé, au grand jour, résumé à mes yeux en deux objectifs : examiner « nos rôles, nos droits, nos non-droits, nos problèmes, notre place » ; conquérir « la place qui nous est confisquée partout ailleurs : dans les médias, le cinéma, la littérature, l’histoire ».

 

La revue réactive la mémoire des luttes et publications portées par des collectifs et associations de femmes algériennes des années 1970, 80, 90… Ce numéro comporte d’ailleurs un encart « Archives » reproduisant tracts et appels de 1989-90 ainsi que des photos de la manifestation du 8 mars 1990. La parole est donnée à des militantes de ces mouvements, comme la professeure de cardiologie Fadhila Boumendjel Chitour, ou à des historiennes du féminisme comme Fériel Lalami. Le sommaire balaie aussi un large champ de préoccupations socio-politiques : les féminicides, le divorce abusif, mais aussi de santé publique : le cancer du col de l’utérus, l’injonction à la maternité… Un texte politique important de Saadia Gacem, « Féminisme et Hirak », interroge l’actualité.

 

 

Mais Maya Ouabadi est d’abord une littéraire de formation, une amoureuse de la littérature et de l’art. Si sa première revue, Fasll, est entièrement consacrée à la critique littéraire (point aveugle en Algérie jusqu’à sa création), la revue La Place en porte profondément la marque : « Chacune des rubriques emprunte son titre à une chanson, un livre ou un film créé par une femme », et elle se glisse sous l’égide d’une citation de la grande écrivaine algérienne Assia Djebar (1936-2015), ancrée au centre du volume : « Je me découvrais une âme de féministe convaincue. Ce n’était pas difficile, et c’était si agréable. » (Les Impatients, 1958). Diverses contributions mettent la création au cœur de la revue : les œuvres graphiques de l’architecte Rima Rezaiguia, ces « Visages urbains » revisitant par exemple les immeubles de Diar el-Mahçoul construits par Fernand Pouillon, ou s’interrogeant sur les espaces d’habitation pendant un confinement ; mais aussi le texte de Souad Labbize « Un couscous pour la sieste d’Abdou » ; ou encore l’entretien avec la comédienne Myriam Medjkane par une auteure de talent, Hajar Bali ; et enfin les affiches des peintres Baya ou Mesli.

 

La place est une revue bilingue. Elle se lit tête-bêche : en français pour la moitié du volume, en arabe pour les mêmes articles dans la seconde moitié. Évidemment, ce choix a d’abord été fait pour le lectorat algérien, qui est à toucher dans toutes ses composantes, et l’on sait que les jeunes générations ont été formées scolairement en arabe. Mais, à propos de ce choix, Maya Ouabadi déclarait aussi à Limoges : « Toutes les publications de Motifs sont bilingues. (…) Il est important que la littérature algérienne puisse être lue au Liban, en Égypte et en Syrie. Il en va de même pour La Place. Il y a beaucoup de choses qu’on ignore sur les mouvements des pays voisins, des autres pays arabes. Même si le moyen de mieux diffuser nos livres n’a pas encore été trouvé, ce travail sur la langue permet de savoir qu’ils pourront être lus dans des régions diversifiées. » Sur le sujet de la diffusion, elle en abordait aussi le versant numérique de la façon suivante, ouvrant un nouveau champ de réflexion : « Un autre contournement possible réside dans le support utilisé. Ces revues existent en format papier et deviennent disponibles en ligne lorsque de nouveaux numéros sont publiés. C’est ce que nous allons faire pour La Place et avons fait pour les premiers numéros de Fassl. C’est un moyen de dépasser les frontières et de rendre ce contenu féministe accessible à tout le monde et partout dans le monde. »

 

La Place est animée par une équipe totalement féminine : la rédaction, les correctrices, les traductrices, la graphiste, les contributrices… C’est une aventure collective, et toutes les femmes qui ont lancé cette revue sont engagées sur un projet commun dans un acte délibérément féministe. À ce sujet, Maya témoigne d’une écoute réciproque et d’une entente sans rapports de force. Ce parti pris du féminin collectif engagé a simplifié les choses, semble-t-il : « En vérité, c’était un projet plus simple que tous les autres projets que j’ai menés ». Elle avance même : « Il est probable que le travail s’effectue plus sereinement dans les équipes féminines. Il est plus facile de discuter. » Souhaitons à cette équipe audacieuse et courageuse de pouvoir continuer de porter la parole féministe des femmes algériennes sur place et ailleurs et de rester longuement en place pour connaître l’émotion renouvelée du moment où l’on envoie les fichiers de la nouvelle bombe à l’imprimeur : « Ça y est, on l’envoie et on ne peut plus rien changer ! (…) C’est très stressant, mais aussi très joyeux ! », nous a confié Maya.

 

Marie Virolle

 

* Sophie Anquetil &Marie Virolle (ss la dir.), L’Édition indépendante au féminin. Premiers instantanés, Mars-A Publications, déc. 2022.

 

 

Revue La Place, numéro 0, Alger, éditions Motifs, février 2022.

Coordonnées de la revue