Une revue, deux trajectoires

 

L’une des grandes forces de la revue Europe est de consacrer, dans un même numéro, des dossiers à des auteurs apparemment séparés par le temps et la trajectoire, et qui mis en présence dans un même ouvrage, soudain révèlent des liens  et des accointances possibles entre eux et entre leurs œuvres, par un bonheur du décloisonnement.

 

Le numéro 1115 d’Europe, de mars 2022, consacré conjointement à Georges Seféris et à Gilles Ortlieb en constitue une nouvelle illustration. Les deux cahiers respectivement orchestrés par Myriam Olah et Cécile A. Holdban retracent et interrogent deux œuvres accomplies en des temps et des conditions certes différents. Mais le lien est cette fois-ci plus tangible et plus visible, par le travail de traducteur actif,  de passeur et d’exégète très fin que Gilles Ortlieb a engagé de longue date à l’égard de l’œuvre de Georges Seféris. Au cœur de cette proximité, il y a la Grèce bien sûr, avec son histoire et sa langue, mais également une certaine façon d’aborder l’errance, l’itinérance et le déracinement, de porter un regard  étranger et aigu aux frontières, une façon d’être en mouvement, d’observer, de cultiver le plurilinguisme.

 

George Séféris, Le Bruit du Temps

 

Dans le premier volet, consacré à Séféris, le déchirement entre appartenance et exil est largement décliné par les 22 contributions introduites par M. Olah qui rappelle la diversité, le style fragmentaire et la profonde unité à la fois, de l’œuvre du Poète, romancier, essayiste, traducteur, diariste et épistolier, rythmée par une carrière diplomatique étroitement liée aux tragédies du XXe siècle. Après un entretien du poète avec A. Philippe, une traduction de « La principauté » est donnée par Gilles Ortlieb, ainsi qu’un texte sur Marcel Proust directement écrit en français. Dans sa contribution intitulée « Exils et sentiment d’exil », D. Leclair souligne que le poète revendique son identification au destin du peuple grec, « partageant avec lui une conscience tragique qui remonte à l’antiquité », rappelant que c’est la langue grecque, malgré l’exil, qui assure la continuité. Comme la revue Europe le fait souvent, des textes du poète viennent alterner avec les différentes contributions, celles de Thanassis Hatzopoulos (comment le cosmopolitisme peut abriter un statut d’exilé), Yannis Kiourtsakis (les effondrements historiques successifs qui ont marqué son œuvre et nourri une vision tragique de l’Histoire), Zissimos Lorentzatos (la relation d’une amitié et d’une correspondance non envoyée), Yves Leclair ( qui offre en partage un ensemble de poèmes intitulé « Argonautes »), T. S. Eliot (correspondances de 1952 à 1963), Guillaume Decourt (la rencontre avec les poèmes de G. Séféris et leur mélodie), Georges Fréris ( le rayonnement de Séféris et l’impact sur la poésie de L. Gaspar), Lakis Proguidis (l’hellénisme de Séféris, amour de l’humain et de la justice), Seamus Heaney (qui dédie en partages un poème intitulé « Aux enfers ») et Vincent Barras ( qui évoque la traduction des journaux de bord de Séféris).Une généreuse notice vient clore ce très complet dossier, dressant la liste des traductions françaises des œuvres de G.S., parmi lesquelles, en dernier lieu, celle de Gilles Ortlieb, parue aux éditions Le bruit du temps en 2021, dans le sillage du travail initié par D. Kohler.

 

Gilles Ortlieb, Éditions Fario

 

Le second  volet, consacré à Gille Ortlieb apparaît alors comme un prolongement, une continuité sans doute accentuée par le même goût des deux auteurs pour le voyage contemplatif, les observations notées et datées…L’œuvre de G. Ortlieb, par la pluralité de ses angles d’approche -celle de l’écrivain, du poète, du traducteur, de l’essayiste, du flâneur, du photographe …- est difficilement  classable, Elle est l’objet d’un vingtaine de contributions dont les variations, entrecoupées, là encore, de textes de l’auteur, attestent de cette riche pluralité rappelée successivement par C. A. Holdban, Christian Garcin (qui ouvre joyeusement ce cahier avec un superbe acrostiche pour G. O, « poète et traducteur »), Jean-Pierre Lemaire (qui fait ressortir l’humanité et « la profondeur discrète de ce regard sur les « êtres et les choses en marge » et leur dignité), Michael G. Kelly (la territorialité poétique chez G.O.exemplairement mobile qui se donne à voir et se formule dans le mouvement), François Boddaert (qui se remémore la première rencontre en compagnie d’Henri Thomas avant la création d’Obsidiane, et  le trajet du « pérégrin sans bagages » qui a son port d’attache dans le XIe arrondissement de Paris), Stephen Romer (qui évoque la rencontre, l’amitié et les flâneries avec le « veilleur fraternel » avant de présenter plusieurs aspects de l’œuvre, dont la sensible question du devenir « du bloc de notes » et du travail par « évaporation » ou « dilatation »), Thierry Bouchard (qui présente  l’entretien avec G. Ortlieb autour du Gand Miroir de Ch. Baudelaire, ou plus exactement une quarantaines de questions-réponses extraites de cette longue conversation qu’eurent les deux complices, publiée régulièrement et avec bonheur dans la revue Théodore Balmoral), Patrick Cloux (qui déambule amicalement dans une écriture « sans aucun effet de loupe », et dont la lecture « sauve paradoxalement de la quotidienneté et de la médiocrité »), Norbert Czarny ( qui retrouve dans Soldats de semblables souvenirs du service militaire, évoquant, entre autres, l’emploi et le poids et de l’adverbe « longtemps » chez G. O.), Jacques Réda ( la relation nouée par l’écriture de G.O. avec « l’inaperçu » qui « exige de la patience et une sorte de complicité »), Thierry Gillybœuf (qui offre en partage un poème de « voyage dans quelques titres »), Yaël Pachet ( qui scrute, après l’évocation de Luxembourg, « l’ouvrier de la précision » dans la prose réunie en particulier sous le genre des carnets), Jacques Lèbre (qui parle d’une rédemptrice capacité d’observation et du « tact » qui l’accompagne dans le regard posé par l’auteur sur la précarité et la fragilité), Patrick McGuinness ( qui souligne le défi que se donne G.O. dans la façon de traiter le quotidien et l’ordinaire, en évitant l’écueil de la poétisation, et que le « poétique sacralise » ce qui est attentivement regardé, sans « ambitions transfiguratrices » – P. McG. qui offre par ailleurs en partage deux poèmes à G. O.), Alexandre Pieux (sur la pipe de G.O. qui « quelque part, enquête sur quelque chose », dont « l’énumération » est la « figure centrale »), Étienne Faure (à propos des petites études de G.O., travail tenace autour d’auteurs souvent oubliés, à la forte portée), Jérôme Prieur (en connivence fraternelle sur les pas d’Ângelo de Lima), Luc Autret et Philippe Blanc (qui dressent une bibliographie très complète autant qu’impressionnante).

 

C’est de cela qu’il fut question lors de cette belle soirée du 30 mars 2022 à la Librairie L’écume des pages qui accueillait une rencontre autour de ce numéro et de ces deux voix présentées par Jean-Baptiste Para. Deux publics imbriqués ce soir-là sous le même signe et assurément le même goût pour deux pérégrinations différentes, à la faveur de la revue Europe.

 

Étienne Faure