« Au fil des livraisons

Yves Navarre, un écrivain dans le monde

Chaque lecteur ordonne un rapport singulier, intime, avec un écrivain. Il semble qu’Yves Navarre, par sa personnalité, l’originalité et la diversité de son travail, occupe une place particulière dans le paysage littéraire des années 70 et 80. Il est comme à côté ; on l’oublie. C’est plus une absence qu’une présence, malheureusement. Sauf pour ceux qui continuent de le lire, de dépasser les contradictions d’un écrivain météore, inclassable, inaltérablement indépendant. Il a écrit dans tous les sens, de tous les côtés – des romans, de la poésie, du théâtre, même des publicités (pour vivre)… On le perçoit comme un solitaire, parfois, malgré quelques pics de succès, comme un paria. C’est que le milieu littéraire n’aime pas la violence vraie, les écrivains qui crient, qui luttent avec eux-mêmes. Navarre encombre bien souvent.

 

Yves Navarre à son bureau, DR

 

Pourtant, il serait tout à fait faux de ne voir dans l’écrivain qu’une figure esseulée, hyper indépendante, seule contre tous en quelque sorte. Navarre s’est engagé aussi ; c’est l’époque. Il n’a pas tout fait tout seul. Il a connu, même circonspect, une certaine joie à être avec les autres, à se grouper, à faire front. Le 4e numéro des Cahiers Yves Navarre revient, avec une grande précision, sur cette question, ces enjeux, dans son travail et dans son existence. Il nous rappelle un certain engagement (oublié quelque peu) de l’écrivain dans les grands débats de son époque, rappelle un souci des autres.

 

Navarre est plein de contradictions. L’une d’elle réside dans ce conflit entre sa conception de son œuvre, son rapport intime, furieux, avec l’écriture et ses positions sur l’état du monde, sa grande générosité pour les autres. Navarre n’est pas, comme on pourrait le croire, un homme seul, un vrai solitaire. N’écrit-il pas, avec un enthousiasme qui ne masque pas sa méfiance naturelle : « Je suis confiant. Solidaire. Voilà que tout se fait en groupe, pour de vrai. Et si rien ne marche, il y aura au moins eu la rencontre. Humaine. Heureuse et j’en suis sûr, génératrice. » On lit ces lignes de son journal dans le passionnant article de Karine Baudouin sur son engagement dans la création du Syndicat des Écrivains de Langue Française avec Marie Cardinal en 1975. Un engagement qui fait écho à des déboires personnels – désastre des relations de l’écrivain avec Flammarion – mais qui rappelle la nécessité de constituer une force opposée. On redécouvre son activité militante, engagée, ses articles dans la presse, ses correspondances fournies… Cela éclaire un homme qui ne s’enferme pas dans sa tour d’ivoire pour écrire (et ô combien la production est impressionnante !)…

 

Yves Navarre par Claude Truong-Ngoc, 1981

Le numéro montre quelque chose de très intéressant… Comment s’engager et entrer en tension avec la pulsion urgente de l’écriture. Car c’est là toute l’affaire, trouver un équilibre impossible… Demeurer soi et partager, créer et s’engager, inventer un imaginaire et affronter le réel… Et l’engagement, cet « éveil de la conscience » (titre du numéro) ne peut que s’abolir, s’estomper dans une forme de splendeur de l’échec… C’est à la fois triste et lucide, comme certains des livres de Navarre. On aimerait y croire, mais on échappe pas aux vérités immuables, aux tensions, aux défauts de la vie.

 

On revient dans ce numéro d’une grande richesse (qui assume, chose rare, des tons assez personnels) sur les rapports de Navarre avec Mitterrand, sur ce qu’il nomme le « droit à l’indifférence », on relit Romances sans paroles, critique sévère du pouvoir (qu’on reliera aux figures paternelles si l’on veut)… Et bien sûr sur la manière dont on lit Navarre dans la constitution d’une identité, d’une réalité, reconnaissance (on choisira le terme qu’on veut) du sujet homosexuel. Navarre n’est pas, à proprement parler, un écrivain engagé, ou militant, c’est quelqu’un, un écrivain, qui croit dans l’écriture comme acte. Chacun de ses livres – les réussis comme les manqués – affirme cette puissance effective de la littérature (lire le texte de Sylvie Lannegrand qui clôt ce volume), dans on pouvoir absolu, contrevenant, insoumis.

 

On notera, comme chaque livraison, la présence de textes personnels, de souvenirs, de proches, d’amis qui viennent comme appuyer contre les études savantes et érudites, pour donner à cette revue un timbre vraiment singulier, ainsi, chose ô combien précieuse, de textes inédits… Bref, on y lira ceci, qui ressemble tant à l’attitude de Navarre : « L’humain n’a pas de clan. »

 

L’équipe des Cahiers Yves Navarre s’attelle à une tache ardue. Comprendre les engagements divers d’un homme qui ne perçoit le monde qu’à ses proportions intimes, dans ce que le réel affecte. Qui observe le monde et tente d’y conserver une position intenable. Humaniste, contradictoire, violente… C’est un travail fort intéressant par lequel on perçoit et dessine un portrait de l’écrivain à rebrousse-poil, dans une forme de décalage ou de contradiction permanents. C’est informé, précis, mais touchant et émouvant, complexe. C’est ça que dit cette revue finalement, comment on aime un écrivain, vraiment.

 

Hugo Pradelle

NB : nous signalons à nos lecteurs, la parution l’an passé d’un volume conséquent qui entame la republication chronologique des oeuvres d’Yves Navarre. Très beau livre à la tranche bleue qui doit beaucoup à l’équipe de la revue et publié chez H & O.


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