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Les 40 ans d’Hérodote (suite et fin)

L’anniversaire d’Hérodote méritait bien une manière de feuilleton : voici, après une première évocation publiée en mai sur ce site, la seconde et dernière partie sous la plume de l’ami François Bordes.

Pour marquer l’anniversaire, la revue d’Yves Lacoste ne se contenta pas de la fête et saisit l’occasion pour réfléchir à sa propre trajectoire en demandant à Jean-Robert Pitte, président de la Société de géographie issu d’une autre mouvance, de retracer « quatre décennies de lecture pragmatique du monde ». Riche et précise description de l’identité de la revue et de sa place dans le paysage de la géographie française, l’article rend hommage aux combats de la revue. Pitte rappelle l’importance de l’engagement de Lacoste pour pourfendre « l’idée très répandue selon laquelle la géographie est un savoir sans application pratique qui demande de la mémoire plus que de l’intelligence ». « Notre discipline paie encore très cher » cette réputation ajoute-t-il en citant un propos de Pierre George définissant le géographe comme un « notaire » ne devant pas « se substituer aux ingénieurs ou aux décideurs politiques ». Cette dimension politique de la trajectoire d’Hérodote est particulièrement bien évoquée ici. Pitte décrit l’évolution d’une démarche militante vers un plus grand pragmatisme – le moment-clef étant à ses yeux la parution de Contre les anti-tiers-mondistes (1985). Se méfiant des idéologies, pragmatique et opiniâtre, critiquée à gauche comme à droite, la revue fait preuve d’une « chatoyante variété ». Pitte évoque aussi la polémique contre la chorématique : attaquer frontalement la « machine de guerre prométhéenne » de Roger Brunet était « courageux alors que [cette] école de géographie […] monopolisait une grande partie des moyens de la recherche et des recrutements en France, sans oublier les programmes et les manuels de l’enseignement secondaire ». Ce positionnement se paya d’une certaine solitude au sein de la géographie. « Modèle d’humilité », la revue ne plastronne pas, ne prétend pas avoir réponse à tout. Désormais reconnue et célébrée, lauréate du grand prix de la Société de géographie, Hérodote peut savourer ce qui constitue une victoire intellectuelle.

Cette reconnaissance marque aussi celle de la géopolitique. Cette évolution est étudiée avec grande précision par Laurent Carroué. L’ancien président de l’agrégation et du CAPES d’histoire et géographie présente la place de la géopolitique dans l’enseignement scolaire en France. La rénovation des programmes au cours des années 2000 a en effet donné une large place à une discipline jusque là très minoritaire, voire inexistante. Signe des temps… que résume très bien cette formule d’Olivier Bernard dans ses « Dix brèves notations pour quarante ans d’Hérodote » : « l’inquiétude géopolitique ne s’est pas apaisée, mais plutôt amplifiée ». Le texte de ce témoin et collaborateur de la revue dès les premiers numéros apporte un éclairage particulièrement intéressant puisqu’il croise à la fois le témoignage personnel, l’observation et l’analyse. Il pose quelques jalons pour une histoire intellectuelle de la revue. Bernard rappelle ainsi l’importance de Vincennes et de la rencontre entre François Châtelet et Yves Lacoste, la redécouverte de Reclus et de Vidal de la Blache. Il appelle de ses vœux une étude globale d’histoire des idées « fondée sur des archives, des correspondances, des entretiens »… Il est certain que l’histoire de la revue Hérodote constitue un terrain de recherches particulièrement fertile.

Mais l’histoire continue ! à preuve, l’article que Béatrice Giblin consacre à la place du monde arabe dans les analyses géopolitiques de la revue. Revenant sur l’étude de cette question au cours des quarante années d’existence de la revue, la directrice pose ce constat clair et net : « les Arabes sont l’un des thèmes principaux de la revue ». Plusieurs moments jalonnent cette interrogation continue des enjeux géopolitiques du monde arabe, rythmée par de nombreux dossiers. D’abord, dès 1983, la revue s’intéresse aux géopolitiques du Proche-Orient ; elle questionne ensuite la géopolitique des islams avant de se pencher sur les relations entre l’Occident et le monde arabe et, récemment, sur l’islamisme. A chaque moment, les analyses de la revue précèdent l’actualité en braquant son faisceau sur des sujets dont la géopolitique mesure le niveau d’ébullition. Ainsi la revue choque-t-elle souvent, comme en 1995, quand elle intitule un numéro « Maîtriser ou accepter les islamistes » (Gallica : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5622738g.r=?rk=42918;4).

En octobre 2011, dans un dossier consacré à la Géopolitique du Sahara, Lacoste avait en quelque sorte diagnostiqué la possibilité de développement de mouvements comme Daech, Boko Haram ou AQMI : « L’idée du jihad […] est aussi un combat pour faire l’unité du monde musulman en attaquant les États qui les divisent. » On mesure bien ainsi la puissance des analyses géopolitiques concernant les questions les plus brûlantes de l’heure.

Rien de plus logique donc à ce que ce numéro anniversaire propose un dossier sur les questions géopolitique du monde arabe. L’ensemble réunit une vingtaine d’articles faisant le point sur les situations nationales, en se concentrant sur le Machrek (Égypte, Syrie, Yémen, Arabie Saoudite, Liban, Palestine ; le Maghreb n’est cependant pas absent avec trois études consacrées à l’Algérie, à la Libye et à la Tunisie). La question de Daech fait naturellement l’objet de plusieurs contributions et elle est au cœur de l’entretien avec Gilles Kepel. Parmi les articles plus thématiques, signalons l’étude que Frédérick Douzet consacre au cyberespace « troisième front de lutte contre Daech ». Professeure à l’Institut français de géopolitique fondé par Lacoste, la spécialiste propose de « pointer l’extrême complexité de la lutte contre la propagande de Daech via le cyberespace » tout en ouvrant des pistes méthodologiques pour comprendre la géographie de cette propagande. Ainsi propose-t-elle de « cartographier la propagande de Daech dans le cyberespace »… La géographie sert toujours à faire la guerre : rappelons que le Livre blanc de la Défense a fait du cyberespace le 5e domaine militaire. Cartographier la cyberpropagande peut apporter une réponse aux questions que pose la lutte contre le cyberterrorisme. Mais Douzet précise bien que ce « troisième front » n’est pas un simple front militaire ; s’il s’agit de se défendre contre un ennemi, il faut aussi comprendre pourquoi certains jeunes citoyens sont réceptifs à cette propagande. La géographie doit alors s’unir à la géopolitique, la sociologie, la psychologie, l’histoire, bref aux sciences humaines et sociales, pour mieux décrypter et comprendre ce monde qui est le nôtre.

Depuis quarante ans, la revue Hérodote s’y emploie, elle continue aujourd’hui son travail d’utilité publique.

François Bordes


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