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De Verso Arts & Lettres à Verso-Hebdo

Gérard-Georges Lemaire a été mêlé de près – et le demeure – à la vie compliquée d’une revue fameuse, morte pour renaître sous une autre forme et finalement prolongée par son avatar numérique. Il évoque ici ces mutations, entre fidélités et ruptures.

La vie des revues est souvent  chaotique et mouvementée. Celle de Verso l’a été au plus haut point car elle est née de la fin assez triste d’une autre revue, qui avait connu une vie plutôt longue, Opus international. Cette dernière avait été crée en 1967 par un triumvirat de critiques à la forte personnalité : Alain Jouffroy, Jean-Clarence Lambert et Gérald Gassiot-Talabot. L’idée première a été de défendre une nouvelle tendance de l’art contemporain français : la figuration narrative. Mais bien d’autres centres d’intérêts sont apparus dès le début, comme la Beat Generation, le Pop Art américain, l’art tchèque avec le printemps de Prague, et bien sûr les contrecoups des événements de mai 1968. Une telle équipe dirigeante ne pouvait pas, étant donné le caractère de ses protagonistes, tenir longtemps : Jouffroy et Lambert sont partis et Gassiot-Talabot est demeuré seul maître du navire, prenant comme bras droit Jean-Louis Pradel avec un comité de rédaction composé d’Anne Tronche, de Jean-Luc Chalumeau et de Giovanni Joppolo. J’ai été introduit dans cette revue par son éditeur, qui était Georges Fall, en premier lieu pour parler de l’art abstrait. Pradel est parti et J.-L. Chalumeau a pris en 1981 le gouvernail de cette embarcation qui a connu une certaine notoriété en France et en Italie. Une SARL a été constituée par la suite avec tous les membres de cette rédaction, dont Anne Tronche s’est désolidarisée, de l’imprimeur et de l’ancien éditeur, Georges Fall n’assumant plus ce rôle. Quand la revue a dépassé les 110 numéros, elle est entrée en crise et deux tentatives de rachat ont échoué. On a finalement décidé de dissoudre la société en 1995.

Après la fin d’une revue qui s’était bien enracinée dans le milieu de l’art, J.-L. Chalumeau a décidé en 1996 de fonder sa propre revue, qu’il a baptisée Verso, Arts & Lettres, publiée par Le Cercle d’Art. J’en étais le directeur littéraire et sans comité de rédaction (par la suite, Belinda Cannone, Pierre Corcos et Thierry Laurent seront les principaux membres d’un tel comité ultérieurement). Le grand principe du directeur était de valoriser surtout l’art français. De plus, à une époque où toutes les revues d’art étaient en couleurs, Verso a été résolument en noir et blanc (cette option a été en partie abandonnée en cours de route). Chaque numéro aurait un dossier consistant consacré à un artiste avec une photographie faite par Dominique Boniface (ce qui n’a pas été une sage décision, car il n’était pas un excellent portraitiste et ce qui a provoqué des tensions sérieuses avec des peintres comme Fromanger ou Champion-Métadier). Le premier numéro est consacré à François Rouan et un second dossier a concerné la polémique entre Didi-Huberman et Jean-Philippe Domecq. Pour les livres, Belinda Cannone, André Velter (qui est parti rapidement, car il ne s’est jamais vraiment impliqué) et moi-même nous partagions la tâche. Il y eut des artistes comme Cueco, Vladimir Vélikovic, Gérard Fromanger, Hervé Télémaque, Antonio Recalcati, Sergio Birga, Jacques Monory, Ivan Messac, Christian Babou, qui montrent que la figuration narrative ou ce qui pouvait s’y rattacher de près ou de loin demeurait la tendance privilégiée. Mais il y eut aussi des artistes travaillant dans une toute autre perspective, comme Gérard Garouste, Vladimir Skoda, Albert Bitran, Arthur Aeschbacher, Jack Vanarsky, Monique Fry ou Pierre Buraglio. En outre, J.-L. Chalumeau a tenu à faire connaître de jeunes artistes et n’a jamais hésité à leur consacrer un dossier et donc la couverture. En évoluant, la revue s’est dotée d’une chronique régulière de théâtre signée Pierre Corcos et deux chronique de littératures signées l’une par Belinda Cannone et l’autre, par votre serviteur.  Les dossiers sur les artistes célébrés se sont progressivement étoffés avec plus d’auteurs, la littérature a conservé une dimension majeure, mais la vidéo, les spectacles et les nouveautés cinématographiques en DVD ont aussi eu leur place.

La décision a été prise par Jean-Luc Chalumeau de cesser la parution de la revue sous la forme papier à partir du numéro 53, consacré à Mark Brusse, paru uniquement sur la toile en juillet 2009. Les raisons sont multiples : le départ de la majorité des sponsors et la très mauvaise distribution de la revue, qui, de plus, avait très peu de rentrées publicitaires. Comme par le passé, elle a paru hébergée par la revue d’information sur les événements artistiques Visuelimage dirigée par Christophe Cartier. Elle a donc changé de nom : devenue hebdomadaire, elle a dû s’appeler en toute logique Verso-Hebdo. La revue s’est désormais limitée à la lettre de Jean-Luc Chalumeau, à la chronique théâtrale de Pierre Corcos et à ma chronique de livres et de catalogues. Mais le dossier principal dédié à   un artiste est maintenu et devient mensuel. Le choix des artistes est cette fois moins axé sur la figuration narrative et on a pu y trouver aussi bien Gilles Ghez que Solange Galazzo ou Esther Ségal. On peut considérer que la revue est désormais exclusivement celle de Jean-Luc Chalumeau, même si les deux chroniques qui subsistent ne sont pas reléguées à l’arrière-plan, loin s’en faut. Dans une mesure relative, l’esprit des Arts & Lettres a été préservé, mais réduit, comme l’ensemble des contenus de la revue.

Après une période initiale de déception et d’incertitude puisque qu’on abandonnait avec beaucoup de regrets la formule classique de la revue imprimée, les résultats ont été éloquents : aujourd’hui elle peut se targuer de 15 000 abonnés et d’un total de 40 000 lecteurs. Verso-Hebdo est par conséquent parvenue à franchir le cap de la « révolution électronique » annoncée par William S. Burroughs sans tomber dans les travers de pas mal de publications ayant suivi cette même métamorphose : pas de réduction des textes, mais une réduction du nombre des intervenants pour ne pas rendre l’ensemble trop indigeste car, comme on ne l’ignore pas, la lecture sur l’écran est plus fatigante que la lecture d’un ouvrage imprimé. L’aventure continue et promet d’être féconde.

Gérard-Georges Lemaire


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