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L’autogestion en revues

Frank Georgi (Paris 1 Panthéon-Sorbonne) vient de publier L’autogestion en chantier. Les gauches françaises et le « modèle » yougoslave (1948-1981). Dans cet ouvrage important, très documenté, réfléchi et richement illustré, issu de son Habilitation à Diriger des Recherches, il décrit et analyse ce qui fut une grande espérance, une utopie sans doute, d’une bonne part de la gauche française après la deuxième guerre mondiale et singulièrement dans les années 1960 et 1970 : l’autogestion des entreprises par les travailleurs. La première application concrète de celle-ci dans un cadre national aurait eu lieu dans la Yougoslavie communiste de Tito, indépendante de Moscou et, apparemment, des dogmes de la socialisation centralisée et autoritaire des Soviétiques. Le sujet est bien sûr essentiel pour l’histoire sociale contemporaine, mais nous souhaiterions relever ici et souligner un point particulier : le rôle capital des revues dans la circulation de l’information et la discussion.

Un des premiers propagateurs de l’expérience yougoslave est d’ailleurs un homme de revues, Jean Cassou, rédacteur en chef de la revue Europe avant et après guerre, jusque-là compagnon de route du communisme. En marge de la gauche officielle, politique ou syndicale, des revues accueillent ainsi Claude Bourdet (Esprit) ou Louis Dalmas (Les Temps modernes). Les Yougoslaves interviennent directement dans ces débats en publiant à partir de 1951 la revue en langue française Questions actuelles du socialisme. Des enquêtes plus critiques sont produites par Socialisme ou barbarie alors que, après un voyage des dirigeants de la SFIO, La Revue socialiste fournit des analyses nettement plus bienveillantes en 1964, comparables à celles données par le libertaire Daniel Guérin dans Noir et rouge l’année suivante. Les commentaires des revues communistes, qu’il s’agisse des Cahiers du communisme ou de La Nouvelle Critique, varient selon l’état des relations entre le PCF et le régime yougoslave.

Il faut en effet attendre les années 1960 pour que l’on passe nettement du « titisme » à « l’autogestion » comme principe moteur affiché du socialisme yougoslave. La revue internationale Praxis, fondée en 1964, organise pendant une décennie de prestigieuses rencontres internationales (avec Adorno, Bloch, Marcuse, Goldmann, Mandel…) sur l’île de Korcula. L’autogestion semble incarner l’idéologie des contestations des années 1960 et après Mai 68 elle est régulièrement discutée dans les revues militantes de la gauche française (Critique socialiste (PSU), Frontière, Faire, Repères chez les socialistes…), de l’extrême-gauche trotskiste ou libertaire et du monde syndical, notamment à la CFDT (Reconstruction, CFDT Aujourd’hui…). Ce nouvel âge s’accompagne d’un investissement scientifique plus poussé qu’assure en France la revue Autogestion. Celle-ci est lancée en décembre 1966 dans des conditions minutieusement relatées par Frank Georgi (p. 238-239). La revue change deux fois de nom, de manière évidemment significative à chaque fois : elle devient Autogestion et socialisme en 1970, puis Autogestions en 1980 et continue à paraître jusqu’en 1986. Son principal maître d’œuvre devient vite Yvon Bourdet, spécialiste de l’austro-marxisme, même si la revue, à l’origine de laquelle se trouvaient Georges Gurvitch, Jean Bancal et Daniel Guérin, ne peut se réduire à un unique et homogène courant. Elle ne se limite d’ailleurs pas non plus à l’étude de la seule autogestion yougoslave, avec laquelle elle prend des distances de plus en plus marquées comme en témoigne l’ultime article d’Yvon Bourdet et d’Olivier Corpet, son dernier directeur, « L’autogestion sans Tito » dans le no 4 (1980). Quoi qu’il en soit, Frank Georgi démontre amplement que les avatars des discussions et débats sur le thème autogestionnaire passent dans une très large mesure par l’entremise des revues et font de ce livre dense et clair une contribution essentielle à leur histoire.

 

Frank Georgi, L’autogestion en chantier. Les gauches françaises et le « modèle » yougoslave (1948-1981), Nancy, Arbre bleu éditions, 2018, 524 pages.

Robert Lindet

 


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