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« Les Revies de ma vue » de Dominique Noguez

Dominique Noguez vient de disparaître. Émue, l’équipe d’Ent’revues vous invite à lire ce texte qu’il nous avait confié pour le numéro 21 de La Revue des revues. Foin de grands ou de longs discours, juste cette manière de rire, de sourire, de grincer à sa manière si singulière. 

 

Les Revies de ma vue

 

Revue (faire une)

 

Au nombre des symptômes hélas les plus avérés de la graphomanie précoce (maladie qui consiste à vouloir devenir écrivain, souvent inoculée par des professeurs de lettres trop zélés dont l’espèce est heureusement en voie de disparition) figure le désir de faire une revue. L’auteur de ces lignes en fut atteint vers onze ans, au bon lycée Corneille de Rouen, après la vision de Quo vadis, grand péplum américain. Avec trois bambins de son âge, dont l’un se prenait pour Néron, le deuxième pour Pétrone, le troisième pour Lucain, tandis que lui-même se voyait bien en Sénèque, il se mit à écrire des vers et à vouloir en faire profiter les populations ébahies. Une revue mensuelle polycopiée à la gélatine en résulta. Les (rares) abonnés (parents captifs et élèves rançonnés) ne perdirent pas tout car L’Azur eut au moins cinq numéros. Les couvertures étaient colorées une à une au crayon de couleur. Il y avait même des mots croisés. Le docteur de la famille diagnostiqua une hyperthyroïdie.

L’auteur a attendu l’âge (presque mûr) pour assister à sa première, un quatorze juillet mitterrandien, dans une tribune réservée aux municipalités de banlieue.

 

Revue (être abonné à une)

 

Ce fut l’un des plaisirs de la Khâgne. Une bourse d’IPES permit l’abonnement successif à Arguments (directeur Edgar Morin) et aux Cahiers de la république (directeur Pierre Mendès-France). Pour être tout à fait exhaustif, il y avait eu un abonnement à Cœur vaillant, puis à Mickey puis à Tintin bien des années auparavant, mais étaient-ce des revues ? et, les deux dernières, c’est la grand-mère qui payait.

 

Revue (à l’École Normale)

 

Quand l’auteur intégra la rue d’Ulm, l’usage de la revue-spectacle – où s’était illustré le jeune Jean-Paul Sartre déguisé en Gustave Lançon – avait disparu. Peut-être parce que la revue avait en fait lieu tous les jours, chaque élève étant gravement déguisé en lui-même. Seul Althusser redonna un peu de vie à l’École en tuant sa femme.

 

Revues (de cul)

 

Trop long à raconter. Ce sera pour une autre fois.

 

Revue (découvrir par hasard une collection de)

 

Plaisir violent qui arriva deux fois au moins à l’auteur dans des maisons étrangères : une première fois à treize ans chez des cousins espagnols (Marie-Claire), une seconde fois en 1968 à Magagnosc chez une amie (La Parisienne, revue des « hussards » des années 50). La première, c’était la découverte de la vraie vie (celle où l’on apprend à faire la cuisine et à choisir un caban sympa), la seconde, en plein temps d’ultragauche, celle de l’insolence dite de droite.

Il y eut aussi, bien sûr, de vieux numéros de La NRF, dans les chambres de Cerisy ou du Moulin d’Andé : surprise à y trouver des débutants qui sont devenus célèbres. Bombes à retardement. Comme ces fleurs de papier qui se déploient dans l’eau. Tout le monde a écrit, écrit ou écrira dans La NRF.

 

Revue (lire et classer une)

 

Par rapport au livre, la revue induit un régime différent de lecture et de classement dans la bibliothèque. On lit ou on ne lit pas un livre. Une revue n’est jamais complètement lue. Il y a, comme d’un citron, toujours encore quelques gouttes à tirer. Certes, un livre peut être seulement commencé. Mais la revue, c’est différent : elle n’est jamais finie. Une deuxième ou une troisième, une énième vague de lectures est toujours possible en fonction des besoins, des circonstances. C’est un investissement ouvert, inépuisable.

Quand au classement, la disparité des thèmes et la pluralité des auteurs empêchent toujours de le faire par ordre alphabétique des noms et, souvent, en fonction d’un genre précis. Elles obligent à ne l’acoquiner qu’à elle-même ou à d’autres revues, à faire un rayon spécial.

 

Revue (écrire dans une)

 

Il semble que ce soit plus désirable, plus urgent et surtout plus à portée de la main que d’écrire un livre ou d’écrire en général. La revue est au livre ce qu’une belle personne facile, voire vénale, est à une belle personne tout court (plus difficile, évidemment) – ou plutôt, pour garder à ces notules leur quant-à-soi, ce qu’un tour d’auto-tamponneuses est à une traversée de Paris en voiture à une heure de pointe. L’idéal : écrire dans les revues qu’on aime pour en gagner l’abonnement gratuit.

 

Revue (diriger une)

 

Pour être très franc, cela ne garantit même pas qu’on en lise tous les articles. Pour cela il y a les correcteurs – et encore ! Il existe probablement des numéros de revues que personne n’a jamais lus en entier – pas même leurs prétendus auteurs.

 

Revue (être de la)

 

Ça oui, sacrément.

 

Dominique Noguez

in n° 21 de La Revue des revues (1996)

 

 


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