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La carte postale de Léo (3) : au Luxembourg

Une amie, qui ne connaît strictement rien aux revues quoiqu’elle lise beaucoup par ailleurs, me disait dernièrement : « Quand tu me parles de revues, j’ai l’impression de recevoir une carte postale d’un pays que je ne connais pas ». Compliment ou pas (voulait-elle dire par-là que ma conversation la dépaysait ?), toujours est-il que l’image m’a plu et je l’ai conservée dans un coin de ma tête. La voilà qui ressurgit aujourd’hui sous la forme de cette chronique. Ici, régulièrement, on voyagera dans et avec les revues d’hier et d’aujourd’hui.  Léo Byne.

Faire un tour au Luxembourg – le pays, pas le jardin parisien – ne coûte rien : 20 centimes d’euro seulement, pas même le prix d’une fraise Tagada® à l’unité. Oui, c’est le prix que j’ai payé pour un numéro des Cahiers luxembourgeois (sous-titre : Arts et Lettres) daté de 1997*. Je l’ai dégotté au fond du fond d’un bac poussiéreux chez Boulinier, boulevard Saint-Michel. Pour être tout à fait honnête, pas plus que je n’ai mis les pieds dans le Grand-Duché je n’avais une seule fois ouvert cette revue. Au vrai, je n’en avais même jamais entendu parlé. Autant que j’en puisse juger par quelques éléments recueillis ça et là sur Internet, elle a été fondée en 1923 par Nicolas Ries qui l’a dirigée jusqu’en 1940. Si j’en crois la notice du dictionnaire en ligne des auteurs luxembourgeois, ce Ries (1876-1940) était « l’un des intellectuels francophiles luxembourgeois les plus en vue de la première moitié du XXe siècle ». Toujours d’après les rares informations disponibles sur le web, cette revue a été interdite par les autorités en 1940 et elle ne renaîtra de ses cendres qu’en 1988, alors portée par le journaliste Nic Weber jusqu’en 2008. Paraît-elle encore ? Eh bien il paraît que oui. On l’a ressuscitée pour la seconde fois, et ce depuis le mois dernier. Dans ces pages on était – on est toujours visiblement – polyglotte : feuilletons, chroniques, critiques, récits, poèmes se partageaient entre le luxembourgeois (que je ne comprend pas), l’allemand (que je ne comprend plus) et le français. Ouf, sans quoi je n’aurais pas eu grand-chose à lire. Dans le numéro que j’ai en mains, il est notamment question, prenant prétexte de son entrée dans la Pléiade, des relations d’amitié et de travail de Prévert avec un photographe luxembourgeois, Romain Urhausen. L’auteur de l’article, un certain Franck Wilhem, vante l’acribie du travail éditorial de la prestigieuse édition Gallimard. Acribie, acribie… ah oui, ça me revient : « qualité de celui qui travaille avec le soin le plus scrupuleux, avec une grande précision » (nous dit Môssieur Larousse, qui décidément sait tout sur tout). J’avais totalement oublié le sens de ce mot si tant est, d’ailleurs, que je l’aie jamais su. Il est bel et bien mémorisé désormais et je ne manquerai pas, à la première occasion, par exemple lors d’un dîner avec quelques grosses têtes bien faîtes, de le placer, comme ça, au débotté, histoire de briller en société, entre la poire et le fromage. Mais je reviens à Prévert et à sa panthéonisation : dans la Pléiade, il s’est vu honorer de deux tomes tout de même, soit plus de 3 000 pages en papier bible (et qui plus est en petits caractères). Ce n’est pas rien pour quelqu’un qui a plus qu’à son tour chanté les plaisirs de la vie fainéante. Preuve, si besoin était, que les dilettantes cachent bien leur jeu.

L.B., 8 décembre 2016.

* Les Cahiers Luxembourgeois, 1997, n°5.


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