Comment s’en sortir ?

par François Bordes
2016, in La Revue des revues n° 55

Comment s'en sortir n° 1 « Comment s’en sortir ? » : la question avait été posée, il y a trente ans, par Sarah Kofman, philosophe dont la présence s’affirme peu à peu, discrètement mais sûrement. En se plaçant sous le signe de la question kofmannienne, la nouvelle revue se situe dans une « tradition de pensée héritière des théories critiques ». Aussi, tout en étant soutenu par le Labtop (UMR CRESPPA-CNRS-Paris VIII), se propose-t-elle de « témoigner de la nature prométhéenne et éminemment politique de la pensée, quitte à contredire et à affronter l’autorité des méthodes et des statuts ». Travail du négatif, donc, à l’œuvre dans cette revue, travail du doute et de la déconstruction. L’ambition de la publication fondée par Elsa Dorlin et dirigée par Myriam Paris est de « développer une perspective féministe, queer et postcoloniale sur et dans les champs – disciplinaires ou indisciplinés – de la recherche. » Éminemment politique et prométhéenne, en effet, dans un monde universitaire toujours marqué par un scandaleux phallocratisme (les femmes sont 57 % en licence-master, 48% en doctorat, 42 % deviennent Maître de Conférence, 22,5 % professeurs des universités et… 14,8 % présidentes d’université, chiffres MESR, 2011).
Pour cette recherche qui est aussi un combat, Comment s’en sortir ? annonce une revue en ligne dont deux numéros thématiques avec appels à contribution. La revue papier publiée par les éditions iXe se veut un « écho, un reflet original ». Le petit volume élégant et sobre de 96 pages s’orne d’un bel animal hybride, oiseau d’Athéna au corps de panthère noire.
Cette première livraison est consacrée aux féminismes noirs. S’il s’agit de faire circuler méthodes, outils et savoirs du Black feminism américain, une telle expression renvoie aussi à l’expérience vécue dans l’espace colonial français. Triple travail donc : de méthode, avec la définition d’un objet d’étude laissé dans l’ombre des marges, travail d’histoire et de mémoire.
Le dossier s’ouvre ainsi sur un entretien avec Françoise Vergès, historienne de l’esclavage et militante historique du MLF. Elle revient sur son parcours de femme et d’historienne engagée. Née à La Réunion, elle passe sa jeunesse à Alger et milite activement dans le courant du MLF « Psychanalyse et politique » animé par Antoinette Fouque, la fondatrice des éditions Des Femmes où elle travailla un temps. L’entretien décrit bien ces engagements tout en donnant des éclairages sur les temps actuels. Le féminisme, écrit Françoise Vergès, n’est pas une « vérité révélée » mais un « outil pour penser la situation des femmes, leur oppression et leur émancipation ». Le dossier s’étoffe de la traduction inédite d’un texte-manifeste de 1969 consacré à la condition des femmes noires aux États-Unis. « Être noire et femme, un double péril », ce texte célèbre de Frances M. Beale décrit sans fard la situation de celles qui se retrouvent être alors « l’esclave de l’esclave ». Cette archive des luttes féministes noires mérite de figurer parmi les sources de l’histoire de l’émancipation. Le dossier s’achève par un article très approfondi dans lequel Elsa Dorlin et Myriam Paris étudient, en s’appuyant sur les travaux de Michel Foucault, les « hétérotopies du féminisme noir ». En suivant les « traces croisées » d’Anna Julia Cooper, Jane et Paulette Nardal, Joséphine Baker, Roberte Horth et Françoise Ega, elles « cartographient » et refont vivre tout un féminisme diasporique qui affirma les droits et les libertés des femmes noires. Ainsi d’Anna Julia Cooper, la première femme noire ayant obtenu un doctorat en France. C’était en 1925. Le sujet en était l’attitude de la France à l’égard de l’esclavage pendant la Révolution… Grâce aux sœurs Nardal, la revue joua son rôle dans cette histoire. Ces oubliées de l’histoire de la négritude fondèrent en 1931 à Clamart La Revue du Monde noir puis, à la Martinique en 1945, La Femme dans la cité. Car il s’agissait déjà d’avoir, contre vents, marées, mépris et périls, droit de cité.

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