Action restreinte

Théories et expériences de la fiction

par Jérôme Duwa
2002, in La Revue des revues n° 33

Action restreinte nous conduit naturellement auprès du poète des Divagations : « puis écarte la lampe. Tu remarquas, on n’écrit pas, lumineusement sur champ obscur […]. » Le champ obscur qu’explorent en l’occurrence les seize collaborateurs de ce numéro est celui de « l’autre inhumain » : non pas notre quotidien dévitalisé, mais ce qui niche au creux de l’humain, « qui lui échappe mais qui l’habite, qui lui échappe en l’habitant, qui est là sans y être » (Lyotard). Pour aller vers cette forme de l’inhumain, le procès du « bêtisier de l’humanisme » et de ses conséquences politiques désastreuses est d’abord à instruire. À travers les expériences d’écriture de Pessoa et de Ponge, Jean-Christophe Bailly rappelle ces deux pistes « vers la sortie » du mensonge de l’humanisme, vers ce que Pessoa désigne comme « la vérité de l’extérieur absolu ».
On comprend que pour devenir l’hôte de l’inhumain, la langue même s’impose une autre discipline que celle qui a cours dans « l’universel reportage » (encore Mallarmé). À l’étrangeté de l’inhumain doit correspondre une langue qui devienne comme étrangère : n’est-ce pas là tout le programme de la littérature, tout du moins de celle qui ne se satisfait d’aucun genre ?
Essais-fictions, fictions-essais, la voix de Blanchot accompagnant trois photogrammes d’une mer calme où chantent d’invisibles sirènes s’entend parmi d’autres : les trois jeunes instigateurs de la revue – Isabelle Zribi, Aurélie Soulatges et Mathias Lavin – témoignent d’abord d’une volonté d’exploration des « œuvres tutélaires de Pessoa, Carrol, Musil, Cummings, Oliveira, Sacher-Masoch, Melville, Carlos Williams, Cortazar, Stein, Proust, Godard, Cervantès, Ibsen, ou encore Pound, Pasolini, Blanchot, Roubaud, Bailly, Laporte, etc. ». Toutes ces écritures de l’image ou du récit s’offrent à reconsidérer la question de l’art de la fiction au temps de « l’increvable Ère du soupçon ».
Ce sont bien les ressources de la fiction qu’interroge Philippe Forest en demandant si l’expérience littéraire peut soutenir le regard consumé de la maladie mentale ? « Dans l’oubli du retour » doit se lire « comme une note consécutive à l’écriture de Près des acacias (1), récit d’une expérience littéraire et photographique conduite auprès de patients autistes dans l’un des hôpitaux psychiatriques de la grande banlieue parisienne […] ».
L’œuvre de Franck Venaille (2), sa poésie et moins connus encore ses romans, qu’un séduisant entretien permet d’aborder, paraît grandement propice à un échange méfiant entre un lecteur, un auteur et « ses personnages ». Que répond Franck Venaille lorsqu’on l’interroge sur la part d’inhumain dans son travail d’écriture ? « Je revendique tous les droits ! […] Je suis de l’écriture. Dans l’écriture. C’est mon seul bien. Écrire m’a fait. Écrire m’accompagnera jusqu’à ma fin. Dans ce besoin de tout ramener à soi pour le livrer à la grande dévoreuse, de me servir de tous matériaux (ah ! les nobles et les pas nobles !), de ne rien laisser passer qui puisse, plus tard, devenir du texte, c’est peut-être là qu’il faut voir l’origine de ce mouvement mental qui m’a conduit à découvrir l’animalité. Je suis devenu cheval flamand. J’ai parlé le langage des mouettes. »
La revendication de démesure que formule Franck Venaille du dedans de l’écriture, Leigh Bowery la transplante dans son corps même. C’est dans une boîte de Londres, le Taboo, qu’il se produisait dans les années quatre-vingt. Agathe Baechelen tente un portrait de cet artiste en perpétuelle quête de déformations : « Son propre corps possédait déjà des proportions hors-normes, il était immense, en hauteur et en largeur. Grâce à l’artifice du vêtement, du maquillage et de la posture, Leigh Bowery va peu à peu créer un ensemble de créatures, mi-ogres, mi-pin-up enveloppées de vêtements-prothèses. »
Il était inévitable, sans doute, que la revue rencontre le thème du monstre, abondant dans la littérature comme au cinéma, qu’il est toutefois difficile d’approcher sous la lumière vive d’un exposé le prenant comme objet.
Si Erzebet Bathory, la femme vampire, est le point de départ d’Isabelle Zribi, récente auteur de M. J. Faust (3), c’est pour tenter une réponse en forme de fiction à « L’autre inhumain », mais en débordant le cadre strictement abstrait de la thématique. Isabelle Zribi explique que son travail d’écriture protéiforme doit patiemment s’emparer de l’héroïne de série B pour mettre à nu ce qui demeure au bout du compte, le noyau. *) Ballade Hongroise répète en présentant les mots verticalement : « dis dis encore dis dis dis ». Tout dire, mais souvent avec humour :

/) Erzebet Bathory préfère les blondes.
: ) Erzebet Bathory préfère les grandes blondes.
_) Chères amies, Où en est notre projet de nous voir ce samedi vers 16h00 ?

Plus haut dans le texte, on peut lire sur une tonalité toute autre : -) E. B. fait ouvrir un pigeon vivant et l’applique sur son front.
Cette cérémonie nous renvoie parmi les animaux, décidément souverains pour dire « l’autre inhumain ». Louis Zukovsky (1904-1978), objectiviste américain encore peu connu en France, semble confirmer cette conclusion provisoire :
Il n’y a presque aucun ami
Seuls quelques oiseaux pour dire ce que tu as fait (4).

1. Actes Sud, 2002
2. Que Franck Venaille soit bien placé pour reprendre une réflexion sur l’art de la fiction, c’est indéniable, si l’on considère la multiplicité de ses expérimentations d’écrivain de Deux, roman-photo réalisé avec Jacques Monory (1973), à Cavalier / Cheval (1989) en forme de pièce de théâtre, en passant par Jack to Jack (1981). Mais il l’est encore davantage, si l’on songe que dès 1967, le collaborateur d’Action poétique (No 34) qu’était alors Franck Venaille lance une enquête « À propos du roman » qui n’a pas foncièrement vieilli.
3. Comment écrire encore un Faust ? Peut-être en s’attachant à ce qui dans sa biographie restait inexploré : son éducation très érudite qui remonte aux origines du monde ou son goût pour les orgies cannibales. L’ambiguïté du sexe de Marguerite Jean Faust est à l’image du livre lui-même, dont la composition, ou mieux, le montage, entend déjouer toute tentative de classement dans un genre.
4. « Pour Zadkine »

Partager cet article :