Apulée

par Anthony Dufraisse
2016, in La Revue des revues no 55

Apulée n° 1D’abord, revue en mains, une première impression générale, qui est forte : un format généreux 19 x 26,5 cm, 400 pages exactement, trois bons centimètres d’épaisseur, près de 70 contributeurs (romanciers, poètes, artistes, nouvellistes, essayistes d’ici et d’ailleurs), l’objet pèse son poids. Physiquement, dirons-nous, il en impose. Il explose les normes, même. Oui, c’est ça : voilà une revue hors-normes. Même Le Magasin du XIXe siècle et ses 300 pages serrées chez Champ Vallon ne font pas si forte impression. Je ne vois guère que Les Cahiers de l’Herne ou feue la revue Mir (portée, souvenez-vous, par Ikko) pour rivaliser en termes de volumétrie. Cette densité, cette pesanteur de l’objet dit bien, j’y reviendrai plus loin, l’ambition de ce beau projet initié par Hubert Haddad. Dix ans qu’il en rêvait et il aura fallu un éditeur courageux, Zulma, pour qu’il prenne enfin forme et vie avec, au comité de rédaction, trois amis d’Haddad : Yahia Belaskri, Catherine Pont-Humbert, Jean-Marie Blas de Roblès sans oublier, en renfort, le grand poète marocain Abdellatif Laâbi. Écoutons Haddad qui trace une ligne d’horizon pour cette revue, ou plutôt qui en dessine l’horizon d’attente : « Sortir du manichéisme ordinaire, montrer la proximité charnelle, la nécessité où nous sommes d’admettre la contiguïté existentielle, la convivance des uns et des autres, tout le reste étant masquage idéologique ou aveuglement sectaire. L’essentiel de notre réalité partagée est symbolique, acquise, culturelle. Nous sommes traversés de légendes et de rêves et des mille palimpsestes d’encyclopédies évanouies ».

« Galaxies identitaires », l’intitulé de ce numéro inaugural, laisse deviner à quel jeu la revue n’entend pas se prêter. Contre le « diviser pour régner », cette devise si bien partagée par les pouvoirs politiques en place et les bas instincts communautaires, Apulée veut tout au contraire faire le pari d’additionner, multiplier, décloisonner. Mieux : métisser, croiser, mélanger. Mais au fait, pourquoi ce titre, Apulée ? En hommage à un esprit libre de la Numidie romaine, un Berbère de langue latine, l’auteur de L’âne d’or qui, un jour qu’on lui demandait de prouver son identité (savoir, sa romanité), fit l’éloge du sang-mêlé. D’Albert Memmi à Abdelwahab Meddeb en passant par les Noël (Bernard et James), Leïla Sebbar, Michel Baglin, Alain Mabanckou, Adonis, Colette Fellous, Alain Nadaud, Sylvain Prudhomme, Le Clézio, pour ne citer, pardon pour les autres, que quelques-uns des auteurs les plus connus, on navigue donc avec curiosité dans cet espace mélangé qui se veut de création autant que de réflexion, l’une l’autre se nourrissant. Espace, insistons sur ce mot, et non lieu (par nature fermé), car cette revue est ouverte aux quatre vents, chorale et non close. Comme la Méditerranée et comme, naguère, le furent à leur manière Fontaine, Forge ou Souffles, illustres devancières. Les traductions du grec, de l’espagnol, de l’italien et de l’arabe, en amharique ou en wolof sont là pour illustrer le va-et-vient des voix entre les rives. Les portfolios (Francesco Gattoni, Patrick Chapuis, Rym Khene, Serge Kantorowicz) qui rythment l’ensemble constituent quant à eux autant de fenêtres, de décadrages, de perspectives sur des lointains poétiques ou géographiques. Mention particulière, sur ce point, pour les photos inédites et l’entretien autour de Kateb Yacine, dont la présence ici a quelque chose de très symbolique, lui qui, rappelons-nous, garda jusqu’au bout intact le vœu d’une identité joyeuse et expansive…
D’un mot, pour finir, j’aimerais revenir à la massivité de l’objet, à son imposante matérialité. Ce n’est pas démonstration de force ou volonté de rouler des mécaniques, comme on dit. C’est plutôt, dirais-je, visible intention de faire mille-feuilles. Si Apulée, d’emblée, prend valeur d’exemplarité quant à sa forme même c’est pour mieux, je crois, afficher et affirmer la nature feuilletée des existences. Il me semble que c’est Jean Rouaud qui dit cela le mieux ici : « Dans l’arbre généalogique on découvre qu’il n’y a pas d’hommes nouveaux, que des histoires anciennes aux origines diverses et variées, des tragédies intimes et collectives, des croisements, des branches qui s’entremêlent ». Formant mosaïque (à l’image du dessin de Jules Bourgoin en couverture), les textes montrent que les êtres sont faits d’éclats et d’échos, de voix enfouies et de corps engloutis. D’arborescences infinies. L’identité ne saurait cesser jamais d’être en mouvement, en recomposition, plastique qu’elle est. Toujours anamorphose, métamorphose. Où l’on retrouve Apulée, comme de juste, dont L’âne d’or avait pour titre originel… Métamorphoses. Au pluriel.

 

Coordonnées de la revue


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