Celebrity Café

par Adeena Mey
2014, in La Revue des revues n° 51

Contemporanéité de la poésie expérimentale Actuellement, il semblerait que la contemporanéité du champ de l’art contemporain se définisse largement par sa capacité à absorber ou réactualiser l’héritage des avant-gardes historiques et des néo avant-gardes. Ce phénomène s’observe dans les pratiques artistiques elles-mêmes, notamment à travers des stratégies d’appropriation et de réassemblage d’éléments du modernisme (transsubstantiation d’une chaise Eames et d’un vélo en refondant leurs métaux respectifs chez Simon Starling, installation citant le ballet d’Oskar Schlemmer de Haegue Yang, par exemple) et dans les récentes tendances curatoriales. En effet, un nombre significatif d’expositions est aujourd’hui consacré aux formes entretenant historiquement une relation ambivalente – voire antagoniste – avec le white cube et avec les institutions (comme la performance ou le cinéma expérimental), aux « redécouvertes » de figures « mineures », et de mouvements qui n’ont pas été canonisés par l’histoire et la critique d’art occidentale (entrée des conceptualismes est-européens consacrés par une certaine « ostalgia » en vogue), ou encore aux productions plus obscures d’artistes illustres, à l’instar des poèmes du sculpteur minimaliste Carl André. En ce qui concerne la poésie, – quand on la dit « concrète », « visuelle », ou encore « sonore » – sa présence dans les musées et espaces d’arts contemporains est en nette augmentation, principalement sous la forme d’exposition historiques (Dieter Roth au MoMa en 2004 et 2013, Kitasono Katue au LACMA, et respectivement l’exposition de Ferdinand Kriwet au Fri-Art et la double exposition consacrée au père de la poésie sonore, Henri Chopin, chez 1m3 et New Jerseyy, qui ont lieu en cette fin d’année en Suisse), ou à travers la réactualisation de ces pratiques chez des artistes comme Karl Holmqvist ou Young-Hae Chang Heavy Industries. Ce regain d’intérêt pour ces écritures hybrides, à la croisée de la poésie, de la typographie et des arts plastiques, se manifeste également au niveau de la production éditoriale, avec la publication récentes des poèmes à la machine à écrire du moine bénédictin et artiste Dom Sylvester Houedard chez Occasional Papers et la republication par Primary Information du volume phare An Anthology of Concrete Poetry édité par Emmett Williams en 1967, ou déjà les Complete Minimal Poems d’Aram Saroyan en 2007 chez Ugly Duckling Press.

 

Éditée par Jacques Donguy, Sarah Cassenti et Jean-François Bory (respectivement poète et ex-galeriste, designer et poète), et dont la vocation est d’ancrer « la création d’aujourd’hui – en poésie, en musique, en danse, dans les arts plastiques et les pratiques intermedia – dans les avant-gardes du début du xxe siècle », ce premier numéro de la revue Celebrity Café, d’un peu plus de trois cents pages, apporte une contribution originale à cette reconfiguration de la sphère artistique. Dans l’éditorial et le texte qui inaugure le volume, « Vers la post-écriture ou la médiapoésie » signé Donguy, une généalogie des expérimentations en poésie est esquissée. Pour les éditeurs, il s’agit en effet de redonner sa place à l’« expérimental » comme noyau des productions du xxe siècle et de faire « l’inventaire » de cette période, entreprise qui nécessite de repartir de la multiplicité des procédés d’extension, de réduction et de déconstruction de la langue, trop souvent mal compris comme manifestation limite du langage. La poésie sonore – mégapneumes de Gil J. Wolman, crirythmes de François Dufrêne et audiopoèmes d’Henri Chopin – fait écho, nous dit Donguy, aux travaux de Cage et Henry dans le champ de la musique. Le Lettrisme et sa peinture hypergraphique, sa musique aphonique et ses principes esthétiques basés sur l’organisation des lettres et des phonèmes croise et anticipe la poésie concrète et l’art conceptuel. Quant à Augusto de Campos, ses recherches l’ont mené du concrétisme poétique à un travail d’animation numérique et à la production d’un CD-ROM.

Le texte d’Eugen Gomringer, à qui l’ont doit d’avoir inventé la poésie concrète en Suisse, au même moment qu’Oyvind Fahlström en Suède et les frères Augusto et Harold de Campos au Brésil, permet quant à lui de retracer une histoire alternative mais complémentaire à celle présentée en introduction. L’auteur de konstellationen, ideogramme, stundenbuch revient ici sur ses trois influences majeures, à savoir l’art concret et les principes définis par Max Bill, une conférence à l’Université de Berne dans les années 1940 sur l’oeuvre d’Arno Holz et la cybernétique de Norbert Wiener. De façon cruciale pour l’histoire de ces objets, Gomringer précise aussi qu’il ne s’inscrit pas dans la continuité de Dada, et que ses méthodes de réduction et d’organisation typographique du mot participent plutôt d’une esthétique de l’information et de la communication telle que théorisée par Max Bense, philosophe proche des poètes concrétistes.

La singularité de chacune de ces pratiques et le champ hétérogène qu’elles dessinent qui sont articulés dans les textes de Donguy et Gomringer se retrouvent également dans la composition de la revue. Celebrity Café procède par montage de genres et de périodes. Les documents historiques (dossier consacré à Henri Chopin, textes et travaux des années 1960 de Bory, article de ce dernier sur Kitasono Katue et la poésie d’avant-garde japonaise des années 1920 entre autres) y côtoient textes théoriques (à l’instar de la contribution de Jean Ricardou sur la Textique, discipline qui ambitionne de développer « une théorie unifiante des structures de l’écrit », dont il est le fondateur) et la présentation de travaux actuels (par exemple les poèmes visuels « performatifs » de Jacques Demarcq qui rejouent les méthodologies artistiques d’un Malévitch ou d’un Calder et la proposition pour le film The Unplayed Notes du plasticien Loris Gréaud). Si le contenu de Celebrity Café est bel et bien interdisciplinaire, ses ambitions de réactualiser la pertinence et la force d’une culture intermédiatique telle qu’elle a été formulée par Dick Higgins dans sont texte Intermedia en 1966, synthétisée dans l’Expanded Arts Diagram de George Maciunas la même année, et déployée par les artistes de la nébuleuse Fluxus, souffre d’une dissonance entre les matériaux historiques et les productions contemporaines présent(é)es dans l’ouvrage. Des travaux tels que Aromapoetry (dont le titre parle pour lui-même) d’Eduardo Kac ou Contact (performance de poésie action numérique) du collectif HP Process (alias Hortense Gauthier et Philippe Boisnard) me paraissent problématiques quant à leur capacité à produire et définir un milieu pour la poésie expérimentale. En effet, dans leur volonté de l’élargir à d’autres domaines (sensoriel pour la première, centrée sur le médium pour la seconde), ces travaux tombent dans une forme de téléologie artistique, dont le corollaire, aujourd’hui, est un effet de désuétude. Contact, pour ne prendre que cet exemple, en combinant poésie et technologie numérique, inscrit la première dans une pensée linéaire du médium – traditionnel, intermédia, « nouveau » média, l’accélération culturelle et technique remettant en question ces catégories – plutôt que de soulever la pertinence de ces distinctions. Par ailleurs, la même critique peut être faite au design graphique de la revue, dont la typographie est paradoxalement, compte tenu des ambitions de la revue par rapport à l’héritage des avant-gardes historiques (nous pensons autant à Schwitters qu’à Tschichold), plus proche du langage infographique des années 1990 que des réactualisations actuelles en design de fontes telles que pratiquées par des studios comme Swisstypefaces.

 

L’intérêt de Celebrity Café réside plutôt dans le matériel glané en archive, à l’instar de l’excellent dossier consacré à Henri Chopin, qui inclut notamment des extraits de sa longue (1963-1971) correspondance avec le dadaïste Raoul Hausmann. Connu pour ses poèmes sonores, à la machine à écrire et comme éditeur de la revue Ou, on lui doit aussi deux films : Pêche de nuit (1957) et L’énergie du sommeil (1966). Celebrity Café republie un texte de Chopin de 1963 sur ce premier travail, resté jusqu’à présent presque inaccessible au lectorat francophone. Pêche de nuit est basé sur un audio-poème homonyme de Chopin ; le son précède donc l’image, créée à partir d’éléments graphiques abstraits du peintre belge Luc Peire, le film étant réalisé par le cinéaste amateur Tjerk Wicky. D’une durée de 12 minutes, le film voit les composantes de Peire s’assembler avec des éléments (des gouttes d’eau) filmées par Wicky, pièce qui évoque formellement Ein Lichtspiel Schwarz Weiss Grau de Moholy-Nagy. Conformément au projet de Chopin, Pêche de nuit est présenté au festival du cinéma d’avant-garde de Knokke-le-Zoute en août 1963 et remporte le prix Signal du film expérimental à Anvers la même année.

Une partie de son oeuvre est depuis peu régulièrement exposée en musée et galeries ; dans le contexte du soi-disant « tournant cinématographique » de l’art, ses films sont redécouverts. Plus globalement, ce phénomène peut être appréhendé selon les termes de ce que le théoricien Christophe Hanna a qualifié d’« artification de la poésie » c’est-à-dire la dynamique de reconfiguration d’une pratique devenu identifiable par ce processus même par rapport à « une représentation dominante de l’art en général ». Cette reconfiguration de la poésie en « art contemporain », si elle est critiquable à bien des égards, permet d’indiquer ce qui s’identifie en tant que contemporain, l’œuvre d’art ne pouvant plus être appréhendée d’après ses qualités prétendues intrinsèques, mais ouvrant sur ses potentialités de redéfinition du monde sensible. Si le poète anglais Bob Cobbing célébrait Chopin pour avoir transcendé l’intellect, réalisé la réunion de la poésie et de la musique et nous avoir fait entrer dans « l’ère gazeuse », Celebrity Café peut être saluée pour sa collection riche de pratiques qui renégocient les relations entre le langage, écrit et son, de façon bien concrète.

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