Écologie politique ; Philosophie politique ; Politiques

par Nicolas Roussellier
1992, in La Revue des revues n° 12-13

Il est toujours fascinant de re-parler politique sous les décombres.
L’hiver a paru dégeler le paysage des revues sur la question. Bien sûr, il faut emprunter des détours, reposer des questions par la source et le fondement, ne pas désigner directement ; des trois nouvelles revues, aucune assume sans ambages le mot politique, deux le placent en épithète subordonnée (à la philosophie pour l’une, à l’écologie pour l’autre), la troisième lui accole un pluriel de prudence (politiques). L’ambition des projets flirte encore avec le désarroi dont on voudrait sortir. Pour chacune des trois revues, la déclaration d’intention embrasse d’autant plus large que le flou, si ce n’est l’absence, de toute ligne politique est encore gage de liberté même si l’on réagit précisément contre la désaffection et le risque du désintérêt politique. La revue Politiques(Quai Voltaire) ne proclame pas moins que la « nécessaire redéfinition du projet politique » tandis que la revue Philosophie politique (Presses universitaires de France) se « propose de répondre aux interrogations bien réelles que la société française, l’Europe et le monde nous adressent présentement », c’est tout. Quant à Écologie politique, si elle se définit plus classiquement sous la bannière d’un courant d’idées, le syncrétisme de celui-ci préserve encore la possibilité d’aborder à peu près tous les sujets car, comme elle le dit elle-même, la revue « entend soutenir un nouveau projet universaliste fondé sur la double affirmation de l’unicité du genre humain et de notre communauté de destin avec la biosphère… »
Cependant les avantages de revues généralistes ainsi déclarées ressortent clairement de la lecture des premiers numéros respectifs. Les sujets choisis sont larges et nettement ouverts sur les débats contemporains comme en témoignent le thème de l’Europe aussi bien pour Philosophie politique (qui y consacre l’ensemble de son numéro) que pour Politiques (dont le numéro est consacré à l’État) ou celui de l’écologie. Les volontés de recréer débats et controverses – la « colère, l’opposition sont aussi des moyens de connaissance » nous dit le Liminaire de la revue du Quai Voltaire – déterminent aussi, pour partie, la forme des contributions ; des articles courts, incisifs, de synthèse, parfois d’humeur, lestés de la surcharge référentielle qui est la marque de reconnaissance habituelle des revues de sciences humaines. Le souci d’ouverture, enfin, explique certainement la présence d’entretiens avec des hommes politiques ; un questionnaire sur les fondements culturels de l’Europe envoyés aux hommes politiques français (pourquoi seulement les Français ?) pour Philosophie politique, un entretien Daniel Cohn-Bendit/Michel Noir sur la ville dans Politiques, des interviews prévus avec René Dumont ou Daniel Cohn-Bendit pour Écologie politique.
Bien sûr, les trois revues ne sont pas identiques, même si leurs points communs témoignent peut-être d’une préoccupation similaire quant au rôle de revues politiques aujourd’hui. Face à la modestie universitaire ou à la présentation pédagogique de la revue dirigée par Blandine Barret-Kriegel qui « veut mettre à la portée d’un public et de citoyens, des dossiers soigneusement élaborés », la revue de Dominique Chagnollaud ne rend pas exactement le même son si elle croit pouvoir « rejoindre la politique dans sa noblesse et son prestige, cette façon d’être-ensemblepour-soi, cette manière de vivre » ; la première publie un article consacré à la notion de société civile chez Luther (Dominique Colas), la seconde ouvre ses colonnes aux énarques exilés en Alsace.
L’acuité des sujets abordés ne relève pas du même registre. Seule Écologie politique a finalement, dès son premièr numéro, une identité affirmée ; le caractère international des auteurs y est réel et non pas symbolique comme pour les deux autres revues, la couleur est avancée avec force grâce à un ensemble d’articles qui se répondent les uns les autres autour des risques technologiques, des valeurs et des bornes nouvelles que promeut la contemplation de la biosphère.
Les trois revues, par des biais différents, témoignent autant pour les incertitudes politiques du temps actuel que de la volonté d’en sortir ou d’en prendre la mesure (philosophie, politologique ou militante selon les trois cas) : l’intérêt de la lecture et la nécessité de suivre leur parcours au-delà du premier pas, n’en sont que redoublés.

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