Éditorial

par Olivier Corpet
1988, in La Revue des revues no 6

Sixième livraison de La Revue des revues, troisième année d’activité pour Entrevues : sans prétendre ici dresser un bilan, il peut être utile de « faire le point ».
Au départ, en 1986, une préoccupation qu’il faut rappeler : favoriser une meilleure connaissance du phénomène revue et entreprendre une série d’actions de promotion des revues en général, et du genre en particulier, en liaison avec tous les acteurs de la vie des revues. Une préoccupation doublée d’un choix qui ressemblait à un pari : celui d’une action en profondeur et de longue durée sur tous les aspects du phénomène, c’est-à-dire une action qui ne se contente pas de décliner les mérites des revues sur tous les tons, mais qui s’appuie sur le meilleur argument qu’on puisse opposer à tous ceux qui, depuis des lustres, annoncent leur irrésistible déclin : le rôle central qu’elles ont joué, et continuent plus souvent qu’on ne le croit ou le sait, à remplir dans les principaux domaines de l’activité créatrice, réflexive ou critique.
A travers différentes activités – expositions, études, colloques…-, on peut dire sans forcer la note qu’un premier résultat d’importance a été obtenu : une interrogation a été installée.
Historique d’abord : le passé des revues remonte à la surface. Sociologique ensuite : on commence à y voir plus clair dans la diversité du monde des revues contemporaines, et peu à peu se mettent en place les instruments permettant de suivre les mouvements qui l’animent (créations, disparitions ou transformations de revues). Politique enfin, au sens fort du terme : la défense du genre apparaît à beaucoup comme un impératif culturel – dont les revues elles-mêmes, pourtant les premières concernées, mais pas toujours les plus conscientes, commencent à percevoir l’importance.
Ces derniers temps les indices n’ont pas manqué, qui témoignaient de ce regain d’intérêt pour le sort des revues, qu’il s’agisse de la hausse des cotes de revues anciennes chez les bouquinistes, ou de la création incessante de nouvelles revues (une bonne douzaine sélectionnées dans ce numéro), sans oublier le nombre croissant d’études sur des revues anciennes, ou encore la moindre indifférence de la presse écrite ou audiovisuelle pour la production des revues. Toutefois, ce renouveau – si « renouveau » il y a – demeure fragile, aléatoire, parfois source d’illusions. Ainsi d’un récent article de Livres-Hebdo (no 45, 7/11/88), titré : « Face à la télévision, les revues plus fortes que les livres », qui aurait dû combler d’aise n’importe quel revuiste. S’appuyant sur une enquête récente de l’INSEE sur les loisirs des Français, cet article précisait, en effet, que si la lecture des quotidiens subit la concurrence directe des journaux télévisés, « en revanche, la lecture des magazines s’accroit : 79 % lisent régulièrement des revues, contre 56 % en 1967 » (c’est moi, OC., qui souligne). L’utilisation indifférenciée dans la même phrase des deux mots « magazines » et « revues » recouvrant des réalités différentes, empêche en fait de se réjouir trop vite. Une fois de plus, la confusion journalistique, hélas courante, entre revue et magazine, fausse l’analyse, au même titre que la catégorie « périodiques » en usage dans les bibliothèques, aboutit souvent à masquer, et donc à méconnaître la place spécifique des revues. Preuve supplémentaire, s’il en était besoin, que la reconnaissance de la revue comme genre autonome, avec une histoire, une économie et une sociologie particulières – qui est ici notre credo – est encore loin d’être acquise.
Durant toute l’année 1988, Ent’revues a entrepris un travail de consolidation et d’approfondissement des nombreuses initiatives prises lors du démarrage de son action en 1986-87 ; en tirant notamment les enseignements des deux premières Quinzaines de la revue ou de la réalisation expérimentale de deux catalogues de revues dans des domaines spécialisés (« Musique », « Art du livre ») tout en préparant d’autres catalogues plus importants sur ce modèle (sur les revues de sciences sociales en particulier) ; en collaborant avec le C.N.L. à une certaine rationalisation des systèmes d’aide aux revues (voir dans ce numéro l’entretien avec Jean Gattégno) en engageant un dialogue avec les bibliothécaires sur la question des revues, notamment par l’intermédiaire d’une participation aux formations de l’École nationale supérieure des bibliothécaires ou d’une collaboration au Bulletin des Bibliothèques de France à l’occasion de la préparation d’un dossier sur les politiques d’acquisition (à paraître en janvier 89) ; ou encore, en soutenant des recherches monographiques, bibliographiques et archivistiques sur plusieurs revues et catégories de revues de différentes époques, soit pour accompagner certaines contributions publiées (ou à paraître) dans La Revue des revues, soit pour préparer de prochaines expositions (en particulier, celle qui sera consacrée à Maurice Nadeau et à sa revue Les Lettres Nouvelles) ; enfin, en multipliant les contacts internationaux, particulièrement européens, afin d’une part de vérifier les convergences et les différences de situations suivant les pays, et d’autre part, de créer des opportunités d’échanges et de coopérations entre revues au-delà des frontières nationales ou linguistiques (signalons ici qu’en Espagne et en Suède, l’expérience d’Ent’revues est suivie de près par des organismes similaires déjà créés ou en passe de l’être).
La traduction publique de tout ce travail se fera en 1989 à travers une série de manifestations, dont les plus significatives seront (par ordre chronologique) :
– L’animation tous les premiers mercredis de chaque mois, à partir du 1er février, dans les locaux du C.N.L., et avec son soutien, d’une série de soirées intitulées « Vues et Revues », dont l’objectif sera de présenter le travail de revues contemporaines.
– L’organisation les 9 et 10 mars, avec le soutien de la D.B.M.I.S.T., d’une rencontre : « Situation des revues de sciences sociales . État des lieux », ouverte à toutes les revues concernées.
– La participation, du 16 au 19 mars, à l’animation de la 3e Rencontre européenne des revues culturelles à Berlin, sur le thème « Les revues culturelles et l’espace européen ».
– L’organisation du 15 au 30 avril, en collaboration avec la revue Impressions du Sud, de la 3e Quinzaine de la revue, sur le thème « Des Revues du Sud », qui se tiendra en France dans plusieurs villes du sud, et associera des revues françaises, espagnoles, italiennes et portugaises.
(Les programmes détaillés de ces manifestations seront publiés régulièrement dans la Lettre d’Ent’revues).
Enfin, 1989 verra la mise en place, sous une forme encore non définitivement déterminée, d’une collaboration importante entre l’association Ent’revues et la Bibliothèque de Littérature française contemporaine (dont les activités ont été présentées dans notre précédent numéro, p. 33-34). Il devra normalement en résulter, à terme, sur le plan patrimonial et documentaire, une transformation significative des conditions actuelles de la recherche sur les maisons d’édition et les revues du XXe siècle, dont la genèse et le destin ont si souvent partie liée.
Sur ce dernier point, et sur quelques autres évoqués plus haut, cette fois plus que jamais : la suite au prochain numéro.


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