Éditorial

par Olivier Corpet
1986, in La Revue des revues n° 1

Les revues montrent le bout de leur nez et ce n’est pas trop tôt. N’en déplaise à tous ceux, désolés ou insoucieux, qui s’accordent pour estimer qu’est enfin venu le temps de leur irrésistible déclin sous les assauts d’on ne sait quelles modernités technologiques triomphantes. Ce qui demeure, persiste, en toutes occurences, c’est que la revue est un media – puisque c’est le mot de l’époque – un media pas comme les autres. Et aujourd’hui, on s’aperçoit que malgré maintes difficultés, les revues ont la peau dure. Les voici donc, plus que jamais, en requête d’une véritable politique, c’est-à-dire d’une politique qui reconnaisse, intègre leurs spécificités, considère celles-ci comme des atouts et non pas comme des obstacles ou des anomalies qu’il faudrait à tout prix réduire. Une politique qui accompagne, soutienne, encourage la vie des revues à leur rythme propre.
La vie des revues : l’analogie vaut son pesant d’expériences vécues, quotidiennes : sans cesse des revues naissent, disparaissent, se transforment. Un monde en continuel renouvellement. Un mouvement brouillon, imprévisible, aléatoire. Donc difficile à saisir et plus encore à fixer dans des réglementations administratives indifférentes aux exigences de la création et à abandonner aux seules lois du marché qui n’est jamais, en matière culturelle, le meilleur juge. Faire une revue, c’est une drôle d’alchimie, le plus souvent une aventure intellectuelle, esthétique ou politique qui puise davantage son énergie dans l’utopie concrète de ses fondateurs que dans une hasardeuse « étude de marché » préalable. « Lieu d’élection pour la création » comme le dit si justement Maurice Nadeau (voir Lettres, ministère de la Culture, no 7, mars 86), la revue n’est jamais, sauf accident, une « affaire », au sens économique ou commercial du terme.
Donc, « une revue c’est plus qu’une revue » comme l’écrit Jean Duvignaud dans le dernier éditorial de L’Internationale de l’imaginaire (no 4, hiver 85-86), un « collectif de parti pris » ajoute-t-il, « un laboratoire vivant de la culture quotidienne » et, dans les meilleurs des cas, un espace de liberté et de convivialité où s’exprime une grande diversité de genres, d’informations, de critiques. Bref, répétons-le, un produit pas comme les autres. Impossible d’en démordre.
C’est adossé à cette évidence devenue conviction, qu’Ent’revues a été fondé par des amateurs de revues, tous diversement concernés – professionnellement parlant – par leur devenir.
Créée officiellement en février 1986, dans le prolongement des débats du colloque « La revue des revues » (Villeurbanne, 16-17 novembre 19841 et du rapport Pour une politique des revues établi à la demande de la Direction du livre et de la lecture du ministère de la Culture (novembre 85) – et reproduit intégralement dans ce numéro -, Ent’revues se propose d’ouvrir un espace d’information, d’échange et de réflexion pour l’aide, la promotion et l’étude des revues.
Ni groupe de pression, ni syndicat, Ent’revues veut seulement constituer un pôle de référence sur la question des revues, être un outil au service de tous les partenaires de la vie des revues : bibliothécaires, diffuseurs, journalistes, libraires, administrations, etc. Ses activités s’organiseront dans deux directions complémentaires :
– la conception et la mise en oeuvre de propositions et d’actions en profondeur, de longue durée, visant à faire mieux connaitre et reconnaitre la place essentielle des revues dans le patrimoine culturel ainsi qu’à faire valoir leur rôle privilégié pour la création et la diffusion des idées et des formes nouvelles ;
– le lancement et le soutien d’actions ponctuelles et concrètes de promotion destinées à améliorer les conditions matérielles de création, de production et de diffusion des revues, de manière à assurer leur présence active dans l’univers de l’édition et de la lecture.
Pour réaliser ce programme, Ent’revues prendra une série d’initiatives et fera des propositions destinées à
• constituer et animer un réseau permanent des multiples acteurs de la vie des revues, avec le souci notamment d’établir des contacts internationaux
• publier deux à trois fois par an un bulletin d’information et de liaison, La Revue des revues, permettant un échange continu d’informations et de réflexions
• organiser des rencontres (journées d’études, colloques, etc.)
• soutenir et participer à l’organisation de manifestations (expositions, débats, etc.)
• encourager le développement de réimpressions de revues rares ou disparues et toutes les actions susceptibles d’accroître la dimension patrimoniale des revues
• réaliser des enquêtes.
Il y a, comme on dit, du pain sur la planche. Bien sûr, Ent’revues ne pourra pas, et n’a d’ailleurs pas l’intention, de se battre sur tous ces fronts à la fois. Nos moyens et nos énergies n’y suffiraient pas. Notre premier souhait est d’abord de donner une impulsion, de manière à ce que les revues aient l’impression que les choses bougent enfin, concrètement. Grâce en particulier au soutien constant de la Direction du livre et de la lecture à l’initiative d’Ent’revues, un mouvement parait s’amorcer pour rendre aux revues toute leur place et toute leur importance. Le succès, ou non, de ces premières actions viendra dire si le « tir » était bien ajusté. L’organisation par Ent’revues, en novembre prochain, d’une grande Quinzaine de la revue à travers mille initiatives décentralisées et diversifiées, sera un test décisif de la capacité de mobilisation des revues et de leurs partenaires. En attendant, nous préparons le terrain. Notamment avec La Revue des revues dont voici le premier numéro, préparé dans l’urgence – les faiseurs de revues comprendront ce que cela a voulu dire. Premier numéro donc imparfait, incomplet, insatisfaisant sur bien des points. Mais nous savons que les revues sauront vite compléter nos informations, enrichir nos rubriques, nous en proposer d’autres. Nos principales préoccupations éditoriales : repérer les traces des revues, suivre leurs mouvements, constituer des inventaires. Pour nos prochains numéros, des dossiers et des enquêtes sont en préparation, en particulier sur les revues de musique, de psychanalyse, de poésie, etc., sur le modèle de ce qui a été fait cette fois pour le théâtre. Nous ouvrirons aussi plus largement nos colonnes aux informations sur les revues étrangères.
Une précision pour terminer et lever si possible d’éventuels malentendus. Le succès de ces actions sera évidemment lié à la démarche utilisée par Ent’revues et aux moyens institutionnels et financiers disponibles. C’est pourquoi, désirant avant tout être un lieu ouvert, indépendant et pluraliste, Ent’revues assurera une liaison régulière avec toutes les institutions intervenant à un titre ou à un autre dans la vie des revues. Quant aux autres initiatives, en particulier celles provenant des revues elles-mêmes, l’objectif d’Ent’revues n’est aucunement de se substituer à elles ou de prétendre les coiffer mais, tout au contraire, de les faire connaître, de mettre à leur disposition l’outil ainsi créé (réseau, bulletin, rencontres, expertise, etc.) et de leur permettre d’accroitre le champ et les moyens de leurs actions.
De la même façon, La Revue des revues n’a nullement l’intention – et de toute manière pas les moyens – de devenir une publication professionnelle exhaustive à propos de la presse en général et des revues en particulier. Il y a des journaux spécialisés pour cela. A chacun sa partition. Nous souhaitons seulement que notre initiative trouve des prolongements, du répondant. Notre rôle sera plutôt, si on peut dire, d’être des excitateurs thermiques du milieu, d’y provoquer, nous l’avons dit, des dialogues, des rencontres, des échanges.
Prochain rendez-vous important la Quinzaine de la revue, en novembre, qui sera précédé de la publication de La Revue des revues no 2.

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