Le Jeu de l’oie

La revue internationale de Sciences Po-Lille

par Elvire Lilienfeld
2011, in La Revue des revues n° 45

Dépoussiérer l’approche des relations internationales et réaliser un bel objet, telle a été la double motivation des étudiants de Sciences Po Lille, quand ils ont, sous la houlette d’Antoine Lury, créé la revue Le Jeu de l’Oie. Dès son titre, la petite nouvelle dans le paysage s’annonce ludique et sérieuse. Bi-annuelle, 74 pages, la maquette est soignée : noir et blanc, papier recyclé, variations typographiques, illustrations léchées, marges importantes, portfolio en couleurs et pages de jeux… Le lecteur pourra sentir une inspiration, pour ne pas parler de filiation, avec d’autres revues, XXI ou feu Le Tigre par exemple*, et ce sera justifié, tout comme les illustrations lui prendront un air d’Encyclopédie, et là encore, ce ne sera pas un hasard. De leurs aînés, même lointains, et des revues qu’ils aimaient et lisaient, ceux-ci ont pris, appris et gardé.
Chaque numéro s’organise autour d’un dossier d’une trentaine de pages, revenant sur une grande question de politique internationale : le conflit russo-géorgien de 2008, la Turquie et sa diplomatie, le troisième traitera des religions. Et en ouverture du dossier, un entretien avec un grand spécialiste, qui vient poser les bases de la réflexion développée ensuite. Ainsi, autour d’une tasse – il s’agit dans l’organisation du Jeu, de la case « conversation » –, et dans une décontraction qui semble être la marque de l’oie, Pierre Hassner revient sur la guerre en Géorgie, Olivier Roy traite des rapports Turquie-Iran. Le dossier lui-même mêle articles de fond écrits « par la plume » d’étudiants, spécialistes en devenir, ou de chercheurs reconnus, et entretiens avec des personnalités, ambassadeurs, politologues ou historiens. Des cartes géographiques – réalisées à main levée – viennent également situer les enjeux, rappelant, l’air de ne pas y toucher, que la complexité des relations internationales est aussi affaire de réalité physique.
Au-delà du dossier, ce sont à de véritables promenades autour du monde que le lecteur est invité : reportages, carnets de voyage et points de vue sont les différentes étapes de ce jeu de l’Oie revisité. Néo-conservatisme américain, privatisation des guerres, retour de voyage au Kirghizstan, reportage-photo sur les Karamojong (éleveurs semi-nomades du Nord de l’Ouganda)…, les contributeurs parcourent la planète et les mentalités, les yeux grands ouverts.
Ne pas s’inscrire dans une actualité brûlante – mais bien malin celui qui peut, la veille d’un BAT, affirmer que le sujet choisi ne sera pas le lendemain revenu au premier plan de la scène internationale ! – prendre le recul nécessaire à l’analyse et au décorticage du jeu diplomatique et des enjeux économiques, donner l’espace et le temps à la réflexion, aborder les questions sans tabou, sans tentative d’exhaustivité non plus, voilà la ligne éditoriale de la revue.
Tout cela pourrait surtout être exclusivement grave et cela ne l’est pas. Le lecteur s’en aperçoit au premier regard : pour preuve, sur la 1re de couverture du no 1, l’alléchant sous-titre accrocheur proposant de monter soi-même son missile exocet MM40 – bien suivre les pointillés pour le découpage ! – le no 2, dans la même veine joueuse, offre à chacun la possibilité de construire son abri anti-atomique, avec dessin, photo et conseils datant bien de la Guerre Froide. Et l’on peut mentionner également le sommaire, conçu comme le plateau du jeu, les dés qui indiquent les numéros de page (et la belle page d’explication, toute graphique, de ce foliotage particulier et pour être honnête pas très lisible), les jeux de mots fréquents dans les titres des articles, autant de clins d’yeux littéraires : « La guerre du gaz n’aura pas lieu » ou « Israël et le Hezbollah. Chronique d’une guerre
annoncée », ou juste décalés : « USA-Turquie. Je t’aime moi non plus. » Le contenu ne démentira pas ce que le titre et le sous-titre pouvaient évoquer et annoncer. Le décalage n’est pas l’oie qui garde le Capitole, tout cela fonctionne et la revue tient bien la tension entre légèreté et gravité.
Ça aurait pu avoir des relents de blagues potaches, être poseur dans la forme et pédant dans le fond, et cela ne l’est jamais. On pourrait certes relever ça et là quelques petites affèteries, notamment typographiques – ah ! L’usage des capitales sur des paragraphes entiers ! – mais ce serait être injustement sévère. Le seul réel problème actuel de la revue est sa diffusion : elle se trouve facilement à Sciences Po Lille et dans quelques librairies de cité du Nord, mais il n’y a pas de circuit d’abonnement – pas encore, le sujet est en réflexion au sein du comité de rédaction. Tous les lecteurs potentiels intéressés par les relations internationales n’étant pas lillois, espérons que le cercle de distribution s’élargisse. Le site Internet de la revue, actuellement un peu sec, devrait être enrichi et devenir participatif, dans une démarche d’ouverture et d’élargissement que l’on trouve déjà dans la version papier.
Résolument tourné vers l’extérieur, drôle et inventif, oui, Le Jeu de l’Oie est « bien plus qu’un canard ».

*décembre 2010

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