Le Visage vert

par Éric Dussert
1996, in La Revue des revues n° 21

« Revue entièrement consacrée au fantastique, à la littérature de mystère et à l’anticipation ancienne », Le Visage vert s’était placé dès 1984 sous les auspices de l’auteur du Golem, Gustav Meyrink. Après huit années d’interruption, il renaît de ses cendres et propose sans autre déclaration programmatique le premier numéro d’une nouvelle série qui n’est plus une simple compilation fac-similé des grands textes de la littérature fantastique mais un recueil de nouvelles et d’essais élaboré, composé et illustré.
Fondé sur la volonté militante sinon pédagogique d’une poignée de collectionneurs, Le Visage vert exploite les fonds anciens de revues et de journaux français ou étrangers pour en extraire les raretés et les fantaisies qui y dormaient depuis le XIXe siècle et le début du XXe. La Revue de Paris, Les Annales, Le Diable au Corps et L’Artiste sont mis à contribution comme ces vecteurs traditionnels de la littérature fantastique de langue anglaise que sont les keepsakes.
Cette louable entreprise de repêchage permet de trouver dans un sommaire à dominante anglo-saxonne (Mary Shelley, William Butler Yeats, Robert Barr, Mary L. Bissell), des auteurs rares et aussi précieux que Gabriel de Lautrec, compagnon de route du Chat noir qui fut sacré « prince des humoristes » par Courteline, le Belge Raphaël Landoy dont l’esprit était tout aussi facétieux ou le bousingot Arsène Houssaye surpris dans l’exercice du pastiche d’Ann Radcliffe et du plagiat.
Outre la qualité des récits et des nouvelles présentés, le grand intérêt du Visage vert réside dans le soin apporté par l’équipe à l’édition des textes : des introductions synthétiques les situent dans l’oeuvre de l’auteur, des notices biographiques riches et un confortable équipement d’annotations et de références bibliographiques placent dans le champ de l’érudition une revue vouée aux joies et aux frissons de la lecture.
Si les travaux du Visage vert concernent l’histoire littéraire, on peut penser que les historiens de la traduction – ils sont encore très peu nombreux – et de la médiation des littératures reconnaîtront le travail méritoire qu’effectue ce laboratoire hors de la Faculté. Les rédacteurs eux-mêmes songent à y attirer les chercheurs tant la lourdeur de la tâche qu’ils se sont assignée grève les délais de publication. Comparaison des éditions, corrections lorsqu’elles s’avèrent nécessaires, la revue fait oeuvre utile et mériterait de plus gros moyens (la publication est encore assurée par reprographie). Revigorant comme une absinthe, Le Visage vert fait la démonstration que l’on peut se consacrer à un genre sans en assumer les travers.

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