Livraisons d’histoire de l’architecture

par Yves Chevrefils-Desbiolles
2001, in La Revue des revues n° 30

Ceux qui, parmi les lecteurs de La Revue des revues, s’intéressent à l’histoire de l’architecture découvriront cette jeune revue universitaire en commençant par son deuxième numéro presque entièrement consacré à « L’édition de l’architecture » et dans lequel les revues sont largement convoquées.
La contribution d’Édouard Vasseur (« L’Exposition universelle de 1867 : un événement architectural à travers la presse spécialisée ») apparaît la plus intéressante du point de vue de l’histoire des revues. L’auteur confronte la production éditoriale et illustrée de sept revues d’architecture ou d’ingénierie (Annales des ponts et chaussées ; Annales du génie civil ; Gazette des architectes et du bâtiment ; Journal des travaux publics, de l’agriculture et du commerce ; Le Moniteur des architectes ; Nouvelles annales de la construction ; Revue générale de l’architecture et des travaux publics), associées pour l’occasion à un titre généraliste (Le Magasin pittoresque) et à un autre relevant de la grande presse (L’Illustration). Vasseur les a dépouillés de manière systématique pour les années allant de 1875 à 1870 avant d’étudier leur offre éditoriale (articles réguliers, suppléments, numéros hors série ou monographies) en termes de stratégie et de concurrence, soulignant avec beaucoup de pertinence les efforts de chacune, à partir des contraintes qui leur sont propres, pour se donner une identité forte, une « marque de commerce » intellectuelle, en quelque sorte. Les revues arrivées auront ainsi tendance à opter pour « une solution lente, soucieuse de ne pas étouffer le lecteur par un flot soudain d’informations… » ; les jeunes revues, au contraire, se laissent tenter par le coup éditorial propre à secouer le marché et à créer un nouvel équilibre de la diffusion.
Cette prise en compte comparative de l’ensemble des éléments composant les revues (articles de fonds, comptes rendus, illustrations, graphiques…) permet aussi à l’auteur de tirer des conclusions éclairantes sur l’efficacité de la forme revue, mais aussi, à l’occasion, sur ses limites. Un exemple : dans leur part la plus narrative et la plus descriptive, les articles et comptes rendus consacrés aux bâtiments réalisés n’en disent guère plus que les archives de la Commission impériale pour l’exposition universelle de 1867 conservées au Centre historique des Archives nationales ; en revanche, l’apport visuel sur le même sujet apparaît fondamental : les illustrations et les graphiques, publiés en grand nombre, restent la seule façon d’appréhender aujourd’hui ce que pouvait être un chantier à cette époque. Comme j’ai pu le souligner dans un article paru dans le précédent numéro de La Revue des revues (« Revues d’architecture : définition, méthode, usage »), les revues constituent fréquemment, d’une manière ou d’une autre, une clé pour comprendre les archives.
Lorsqu’il examine les conditions, disons, politico-administratives qui ont entouré le choix d’une halle principale pour l’Exposition universelle, Édouard Vasseur établie encore un constat de même type. Les travaux de la Commission impériale ont en effet été menés à huis clos, sans appel d’offre, et la tâche prestigieuse de conception et de réalisation d’un « palais du Champ de Mars » a été confiée à trois de ses membres. Or, des projets concurrents conçus par des architectes ou des ingénieurs non-appelés, ont circulé et ont été étudiés par la Commission. Les procès verbaux gardent trace de ces discussions, mais les documents ont disparu. De leur côté, les revues ont longuement discuté de ces contre-projets, donné des illustrations, des représentations graphiques, etc. ; grâce à cette vaste chronique critique de ce que ne fut pas l’Exposition universelle de 1867, non seulement les revues comblent les lacunes des archives officielles, mais encore replacent l’événement dans le cadre du débat dominant le siècle, celui de la concurrence entre les architectes et les ingénieurs face à la commande publique.
Ailleurs dans ce no 2 de Livraisons d’histoire de l’architecture, Christine Vendredi-Auzanneau (« Aux origines du béton armé au Japon : Antonin Raymond à travers la presse architecturale et un fonds d’archives inédit ») s’attarde au rôle des revues dans le mécanisme d’accès à la renommée ; elle suggère au passage l’intérêt qu’aurait une étude de l’usage des revues dans la conception et la rédaction des dictionnaires biographiques. Nicolas Padiou de son côté montre qu’une revue d’architecture de province pouvait s’imposer dans le débat esthétique tout en étant un succès commercial (« “Classiques et rationalistes” : une revue régionale d’architecture entre Garnier et Viollet-le-Duc à l’époque de l’Art nouveau, L’Immeuble et la construction dans l’est (Nancy, 1887-1914) ») ; avec l’auteur, souhaitons que cette contribution monographique soit le premier pas vers une reconstitution par les revues des réseaux d’influence académiques et rationalistes dans les provinces françaises. L’article d’Anne Georgeon-Liskenne ouvre lui aussi un champs passionnant, celui de la lecture des revues par d’autres revues, en étudiant « Le point de vue critique de la presse architecturale germanique sur l’architecture contemporaine française dans les années 1840-1914 ». Retour de perspective avec Françoise Caussé (« La critique architecturale dans la revue L’Art sacré, 1937-1968 ») puisque c’est largement vers l’Allemagne et la Suisse alémanique que se tourne la revue L’Art sacré et son principal critique architectural, le père Régamey, à la recherche d’un renouveau formel et technique pour la reconstruction des églises. Signalons encore l’article de Béatrice Bouvier qui, plutôt qu’aux revues, recourt aux archives et à l’historiographie générale de l’histoire du livre pour sa description des immeubles et sièges sociaux ayant appartenu aux principaux acteurs de l’édition-imprimerie-librairie du XIXe siècle parisien (« Pour une histoire de l’architecture des librairies. Le Quartier latin de 1793 à 1914 ») ; il s’agit d’un article d’ouverture annonçant une étude plus large de l’architecture des librairies et de sa typologie.
Varia, bulletin bibliographique, actualités et thèses soutenues (notices signées, mais dont le style et la forme rappellent beaucoup ceux des rapports de soutenance), complètent le sommaire lui-même précédé d’un éditorial dont le ton, cependant, est peu commun dans la catégorie plutôt réservée des revues universitaires.
Voici. Tous les auteurs évoqués plus haut sont des doctorants, de jeunes docteurs ou de jeunes conservateurs dont plusieurs sont membres du comité de publication. Là réside l’objectif de cette nouvelle revue dont le maître-mot inscrit au titre – « livraison » – fleure bon ce XVIIIe siècle qui vit l’idée de collection s’imposer ; il s’agit d’offrir aux jeunes chercheurs en histoire de l’architecture une tribune que les revues d’histoire de l’art, la Revue de l’art et Histoire de l’art par exemple, peinent à donner. C’est du moins ce qu’affirme le rédacteur en chef de la revue, Jean-Michel Leniaud, professeur à l’École pratique des hautes études, dans l’éditorial du premier numéro (consacré à l’architecture de grands monuments parisiens). D’aucuns auront pu lui faire remarquer la part injuste de cette affirmation. En ce qui concerne Histoire de l’art notamment, il n’y a qu’à parcourir des yeux les thèmes des 46 numéros publiés depuis 1988 pour constater la présence régulière de l’architecture. Jean-Michel Leniaud n’a cependant pas l’habitude de ménager ses mots, pas plus que ses collègues qui le lui rendent bien, comme il en témoigne lui-même lorsqu’il énumère dans l’éditorial du second numéro les doutes et apostrophes qui lui ont été servies : « Vous n’aurez jamais assez d’articles pour continuer » ; « Vous allez gêner l’action des revues existantes » ; « Vous n’aurez pas assez d’argent ». En fait, il y a fort à parier que le principal reproche adressé à Jean-Michel Leniaud est d’être trop présent dans le fil de l’entreprise.
Plus inattendu, la posture offensive prise par Jean-Michel Leniaud trouble également les rapports que peuvent (ou non) entretenir les diverses composantes de l’histoire de l’art par la conception qu’il se fait de l’architecture « mère fédératrice de tous les arts plastiques » ; on ne réveille pas un aussi vieux débat sans soulever des interrogations étonnées et dès le second numéro, l’éditorialiste rectifie le tir en allongeant le titre de la revue, Livraisons d’histoire de l’architecture et des arts qui s’y rattachent, c’est-à-dire les arts décoratifs (ce qui soulèvera là encore d’autres commentaires). Cette façon qu’a le rédacteur en chef de ne pas s’avancer masqué peut déplaire, mais elle a l’avantage de la clarté. Car c’est aussi cela, une revue : une machine de guerre… À chacun de juger des risques pris par les animateurs de la revue, de la force argumentaire et de la tenue intellectuelle de l’ensemble du dispositif qui, pour s’imposer une fois convoquées les forces des plus proches collaborateurs, devra ouvrir rapidement ses pages à d’autres cercles, à d’autres horizons.

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