MANA. Revue de sociologie et d’anthropologie

par Carole Menahem
1996, in La Revue des revues no 22

Si MANA, nouvelle revue de sociologie et d’anthropologie du Laboratoire d’analyse socio-anthropologique du risque de l’Université de Caen, se réfère par son titre au principe mélanésien de vie et de force présent en chaque être, c’est sans doute qu’elle se veut attentive à ses mutiples incarnations historiques et sociales ; elle s’insurge par là-même contre l’idée commune que « l’histoire serait achevée ou en voie d’achèvement, dès lors que l’ensemble des humains accepterait de se rallier aux formes d’organisation économique et sociale considérées et présentées comme les plus rationnelles ou les meilleures », formes d’organisation occidentales bien évidemment.
S’appuyant au contraire sur un constat, la vulnérabilité croissante des milieux et des hommes, MANA s’est donné un double but : appréhender cette vulnérabilité dans une perspective socio-anthropologique, en la resituant dans un contexte historique et culturel ; mais également distinguer les signes de surgissement des « nouvelles figures de la pluralité et de la durabilité ».
Pour ce premier numéro, dirigé par Yamina Bettahar et Frédérique Longuet-Marx, dix chercheurs ont choisi de s’interroger sur le rapport entre religion et politique. Cette question, actuelle s’il en est face au phénomène de retour du religieux, ne peut pourtant être posée sans référence à l’histoire, aux histoires devrais-je plutôt dire. Car on ne peut débattre en termes identiques du rapport religion / politique par exemple en France, où après une confusion de plusieurs siècles la Révolution a tranché en faveur d’une séparation nette, et en Algérie, où, comme le rappelle Yamina Bettahar, l’Islam apparaît actuellement comme un élément fondateur de l’unité nationale.
C’est sans doute pour cela que ce numéro s’ouvre et se clôt sur deux articles d’analyse historique. Dans le premier, « Religion et politique: quels rapports ? », Camille Tarot pose une confusion première des deux notions, en tant que représentant deux pouvoirs également sacrés. Cependant, si une séparation stricte entre pouvoirs politique et religieux apparaît comme exceptionnelle et surtout récente, leur distinction est beaucoup plus ancienne qu’on ne le croit. Christianisme comme Islam l’ont pensée dès leur origine, pour s’interroger sur leurs liens de subordination. Liens complexes et changeants, puisque selon les lieux et les époques, l’État s’est soumis à la visée relieuse, ou au contraire la religion s’est mise au service de l’État. « Dans la différence du religieux et du politique, les clivages n’ont jamais résulté d’analyses purement conceptuelles, mais d’abord de luttes et de conflits de tous ordres. » Aujourd’hui, si la démocratie fait une place à presque toutes les idéologies, conclut l’auteur, c’est qu’elle s’est largement dépolitisée.
Après cet article général, les chercheurs abordent différents cas de figures. Par exemple, comment le religieux fonde le politique. David-Emmanuel Mendes Sargo établit comment la Réforme luthérienne, instaurant une figure collective de l’Autorité, a partie liée avec la naissance de l’État moderne. Olivier Roy s’interroge quant à lui sur l’histoire des mouvements islamistes, qui tout en s’efforçant de constituer une communauté musulmane unifiée, s’ancrent dans les particularismes d’États-nations.
Que la religion ait partie liée avec les mouvements nationaux, c’est également ce que démontre l’article de Gilles Bataillon, qui analyse comment la révolution sandiniste s’est appuyée sur la symbolique religieuse chrétienne. Alexandre Koudriavtsev réfléchit pour sa part sur la manière dont, dans la crise actuelle en Tchétchénie, combat national indépendantiste et combat religieux islamiste ont été mêlés ; cet article, écrit en 1993, avant l’intervention militaire russe, aide à comprendre le charisme exercé par le général Doudaev, « Iman » de la Tchétchénie. Enfin Maïrbek Vatchagaev étudie, à la lumière du conflit tchétchène, le rôle joué par les confréries religieuses dans le Caucase du Nord.
Influence de la religion et de la culture dans la politique, mais aussi dans le social.
Yamina Bettahar analyse la place des femmes en Algérie, où religion et politique intriquées concourent à un contrôle social intense. Maria Isaura Pereira de Queiroz montre quant à elle comment, au Brésil, le syncrétisme religieux et culturel concourt à la construction d’une identité nationale.
Retour en France : qu’en est-il de l’étude de l’Islam ? Fanny Colonna s’étonne de l’absence persistante, dans notre pays, d’une sociologie proprement religieuse de l’Islam d’aujourd’hui en regard d’un orientalisme vivace. L’Islam y serait plus facilement pensé comme une culture que comme une religion. Cela pose la question de l’assimilation ; Martine Deotte-Lefeuvre a choisi d’étudier le modèle français d’intégration depuis le XVIIIe siècle en s’appuyant sur l’exemple de la communauté juive. Un modèle qui, dit-elle, « arase les différences » sans garantir pourtant une citoyenneté définitive.
En 240 pages, ce numéro de MANA ne prétend, pas, comme il est précisé dans l’introduction, être exhaustif, mais proposer un éclairage renouvelé d’une question toujours actuelle, à travers des textes dont chacun « nous invite à une lecture approfondie et complexe des phénomènes ». D’un abord parfois difficile, le numéro aurait peut-être gagné à une présentation plus aérée, et à se limiter à l’un ou l’autre des thèmes particuliers abordés. Quoiqu’il en soit, chaque article pris un par un est passionnant.
Les prochains numéros de MANA seront dirigés respectivement par Philippe Chanial et Didier Le Gall et porteront sur les « Figures de la légitimité » puis sur « L’Intimité ». Une publication à suivre, donc.


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