Revue du Stendhal Club

par Guillaume Louet
2012, in La Revue des revues n° 48

On a bandé les yeux de Stendhal – le titre de la revue est plaqué sur son portrait schématique à l’endroit qui faisait gémir Michel Strogoff –, mais il aurait pu faire une confiance aveugle à cette troupe qui propose une « résurrection » du beylisme, et point d’exécution capitale, de célébration dévote, ni de torturantes gloses : d’alertes lectures d’écrivains, le plus souvent toniques (pas toujours décalquées du modèle), dans un écart assumé avec les ornements universitaires. Charles Dantzig, président de « ce Stendhal Club », se cite lui-même en ouverture, qui écrit annonçant la bonne nouvelle au Nouvel Observateur : « ce ne sera pas un empilement de méticulosités prises pour de l’érudition, mais une revue d’amoureux, c’est-à-dire d’écrivains. » Où l’on voit ce que nos mondanités ont de meilleur : cette revue est née d’un dîner ; elle le clame. Le 7e arrondissement, vivier incomparable de mœurs empaillées, sait encore accoucher (grâce à un mécène : Igor Lysenko) de choses gracieuses « aux bras de truite ».
Il y avait eu un Stendhal Club, un peu mythique, qui fit sa première apparition en 1889 sous la plume de Casimir Stryienski (1853-1912), tendit à la réalité aux alentours de 1905, s’évapora dix ans plus tard, et dont Arthur Chevallier nous retrace ici l’histoire. Et Stendhal Club, revue animée durant près de quarante ans par Vittorio Del Litto, dans le sillon de laquelle notre nouvelle venue ne s’enfonce pas, résolument, et c’est l’une des traductions de son originalité (seul Étienne de Montéty rend un hommage à Del Litto où il décrit le domicile de ce grand stendhalien : on n’y trouvera pas l’humour de Léautaud racontant dans son Journal sa visite, en compagnie de Gourmont, à l’illuminé Adolphe Paupe, mais il y a dans la contribution de Montéty des lignes plutôt vibrantes). Ce Stendhal Club est ailleurs – il compte douze membres, le « club le plus fermé du monde », écrit, non sans satisfaction, Charles Dantzig. Il s’arrache à une tradition française dont Le Divan d’Henri Martineau avait été le joyau (certains rédacteurs du Stendhal Club glissent quelques allusions à Martineau qui feraient penser, à bon droit sans doute, que son stendhalisme a désormais des couleurs bien fades) et se risque, pourrait-on croire, sur une piste hussarde. On y sert Stendhal en s’y servant soi ; on s’y aime écrivant à propos du héros qu’on aime ; on jouit en Stendhal, en tout cas on l’affirme, et souvent de manière convaincante. Charles Dantzig prévient : ce sera « le plaisir, le plaisir, le plaisir ». Ce qui aurait pu trahir un piètre programme prend la tournure d’un fondement moral pour des écrivains qui ne sont pas bégayants et pas moins savants que beaucoup de spécialistes.
Le premier numéro de la Revue du Stendhal Club est construit autour de deux parties en écho au roman posthume Le Rose et le vert et d’annexes qui, pour celle due à Émile Henriot, serait l’occasion de comparer une certaine vivacité d’écriture pratiquée dans les années vingt, à l’écriture primesautière dont s’honore notre époque, et qui se manifeste avec bonheur dans la centaine de pages de cette revue. Redingotes vertes pour Étienne de Montéty, Dominique Fernandez, Lucien d’Azay, Christophe Honoré, Laurent Nunez, Benoît Fuchs. Soutanes roses : Teresa Cremisi, Guillaume de Sardes, Charles Dantzig, Daniel Mendelsohn, Arthur Chevallier.
La plupart du temps les textes n’ont pas besoin de forcer leur rapport à la couleur sous laquelle ils sont rangés ; il arrive que certains d’entre eux en soient une déclinaison (Teresa Cremisi) ; quelques autres n’y trouvent qu’un prétexte lointain (Christophe Honoré pousse une lourde catapulte grise ou tire sur une perruque multicolore dans son texte « La couleur du chien de Gérard Philipe » ; mais il apporte peut-être au passage une réponse sensible à ceux qui estiment qu’on pense, en France, le cinéma sans les acteurs). Dominique Fernandez développe dans « L’habit vert » une élégante démonstration qui culmine dans sa conclusion : « S’il ne s’était pas moqué avec une telle constance de l’Académie, si la pression involontaire qu’il avait manifestée si souvent avait été moins forte, peut-être le désir d’être académicien ne l’eût-il pas tué. » Laurent Nunez a du talent à rendre « vert de rage » et il en a une haute conscience. En bousculant la doxa du chasseur de bonheur, il découvre « un des écrivains les moins heureux qu’[il] connaisse », l’écrivain du masque, ou travesti. L’important n’est pas dans cet attendu mais dans les preuves qu’il apporte et leur récit habile. La section verte de la revue se clôt par une déambulation de Benoît Fuchs au milieu de Greco, Fragonard, Poussin grâce auxquels il offre à Stendhal des nuances de ton qu’il est le premier, certainement, à percevoir. Du côté rose, on retient surtout l’exposé ramassé de Guillaume de Sardes qui, par Stendhal, nous confirme qu’il faut qu’il existe une nature « franche et drue » de l’amour, triomphant dans la « véracité ». Et Arthur Chevallier (le « jeune homme le plus généreux que je [Charles Dantzig] connaisse »), secrétaire général du Stendhal Club, parvient, constatant sa « passion esthétique des garçons », à étoffer les interprétations univoques de la sexualité chez Stendhal :
« C’est à croire qu’en fait d’amour Stendhal n’a fait que rêver ses rencontres et, pour des raisons que l’on ne saurait expliquer, ce rêve mène à une forme d’affection inclassable. Au centre de toutes ses déceptions, lui, comme ses personnages […] vit une passion esseulée ; les femmes, le sexe, la beauté font penser à de vagues prétextes pour contenter une norme inévitable et destructrice. […] Pas de scènes sexuelles mais des suggestions élégantes qui ne sont que des outils de la dramaturgie. Et un talent d’écrivain qui ne se déploie dans l’érotisme qu’à l’occasion de situations n’ayant rien de sexuel. Pour les hommes, une fascination immédiate de leurs fougues, de leurs élégances, de leur beauté et une amitié qu’il n’hésite pas à décrire avec tendresse ou à qualifier simplement d’amour, comme avec Monsieur Barot, dans la Vie de Henry Brulard. »
Enfin est-ce bien la postérité de Stendhal qui s’affirme chez ces descendants du Stendhal Club ? Oui, par la disposition d’esprit et les percées psychologiques des auteurs. Stendhal devrait pouvoir, sans honte, et même avec le « rose aux joues » du plaisir, regarder de tous ses yeux, comme Michel Strogoff, ses enfants qui l’aiment.

La Revue des revues no 48

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